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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 16:21

 

LE BLOG DE JACQUES

 

 

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Pilote des Corps Techniques de la Navigation Aérienne en mission

à Valenciennes-Denain-2005.

 

 

En retraite depuis l'automne 2010, je dispose désormais du temps nécessaire pour publier sur le "net" toutes les données historiques et généalogiques que j'ai pu recueillir au cours de ma vie: c'est le meilleur moyen de les rendre accessibles et de les préserver de l'oubli...

 

J'ai donc créé ce blog, à la veille de Noël 2012, pour partager avec ma famille et quelques amis:

 

-les souvenirs, les documents et les photographies qui me viennent des générations précédentes;

 

-mes recherches et publications faites au fil du temps.

 

Ces recherches concernent à la fois l'Auvergne et notre famille; je devrais dire plutôt "nos familles", qui constituent nos branches ascendantes, établies dans différentes régions de l'Auvergne, et qui se sont rencontrées au hasard de leurs destinées...

 

L'histoire de nos familles, et celle de l'Auvergne, leur terre natale, sont intimement liées; inévitablement, ces pages contiendront donc aussi bien les généalogies et les biographies qui leurs sont consacrées, que des monographies sur leurs différentes régions d'origine.

 

Plus précisément, voici la liste des études et biographies réalisées ou en cours, ainsi que celle des retranscriptions d'ouvrages, restés manuscrits et non publiés, transmis par nos parents.

 

Etudes

 

-  "Histoire d'un bourg viticole: Beaumont-les-Clermont (origine-XIXe siècle): évolution du bourg au fil des siècle et restitution de son plan parcellaire à diverses époques. Il s'agit d'un condensé de mon livre écrit en 1980 et toujours à paraître.  

 

-  "Les vendanges à Beaumont - (du Moyen Âge au XIXe siècle): Réglements, conflits, amendes et ... réjouissances". Voir l'article, publié sur ce blog et paru dans le N° 154 (novembre 2015) de la revue À moi Auvergne!..

 

 

photo1-stverny

 

 

 

 

 

 

 

-  "Le mariage à Beaumont - À propos d'une sentence abbatiale conernant le droit de noce (9 mars 1604). Voir l'article publié sur ce blog et paru dans le N° 144 (juin 2013) de la revue À moi Auvergne!.

 

 

abbesse

 

 

 

 

 

- "La peste menace Beaumont - Une ordonnance abbatiale (18 septembre 1502). Voir l'article, publié sur ce blog et paru dans le N° 143 (fév 2013) de la revue À moi Auvergne!

 

 

docteurpour les pestiférés

 

 

 

 

 

 

 

-"Trois épidémies à Beaumont au XVIIIe siècle".

Les épidémies de 1760, 1767 et 1772.

 

- "Une ténébreuse affaire à Beaumont: qui a volé les dindons du notaire, Maître Goughon? Qui a déplacé la borne? Qui a incendié les granges?

Voir l'article, publié sur ce blog et paru dans le N° 156 (mai 2016) de la revue À moi Auvergne!

 

- " Nos parents, le service militaire et la guerre" (À compléter).

 

 

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- "Faire son service militaire vers 1900: mon grand père Pierre Pageix et son frère Antony écrivent à leurs parents" (À compléter).

 

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Les trois frères Joseph, Pierre et Antony (guerre de 1914/18)

 

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Pierre en vélo, Antony à cheval (guerre de 1914/18 - EMDR 4e Rég. d'Artillerie)

 

 

 

 

- " Nos grands parents à l'école" L'enseignement à travers les âges (en cours).

 

-" La Grande Guerre et ses morts pour la France: Joseph Crouzeix écrit à des parents endeuillés": lettre du 2 novembre 1914 adressée aux parents de Marcel Madeuf, le jeune frère de ma grand'tante Louise Pageix. Voir article pulié dans le N°148 (mai 2014) de la revue À moi Auvergne!

 

- " La terre a tremblé à Beaumont": récit des tremblements de terre de 1491 et de 1765. Voir l'article, publié sur ce blog et paru dans le N° 159 (février 2017) de la revue À moi Auvergne!..

 

- " Émeute, meurtre et évasion à Beaumont": épisodes de la conscription  sous le Directoire .

 

-  "Histoire des Pageix": hypothèses sur leur origine; généalogie de la branche de Beaumont: une dynastie de vignerons (en cours).  

 

- "Les Pageix prêtres des lumières et la Révolution: chanoines et  martyres" (en cours).

 

- "Les Pageix, maires de Beaumont, et les geôles de la Révolution" (à compléter).

 

 

 

Biographies

 

 

 

- "Paul Pageix (1912-1970)" la vie de mon père, retracée au moyen:

-des nombreux documents consultés aux archives militaires de l'Air à Vincennes (dossier personnel, historique du groupe de chasse 1/5  , journal de marche, etc.);

-des témoignages recueillis dans les années 80 auprès d'anciens de son groupe de chasse aujourd'hui disparus (Colonel Hubert Boitelet, Couvelaere, Inguimberti);

-des faits historiques évoqués par des écrivains (Henri Menjaud: "un groupe de chasse au combat", 1941 , Michel Mohr qui était venu à Versailles l'interroger en 1950: "Marin la Meslée", 1952 );

-plus récemment, des renseignements aimablement communiqués par le Colonel Olivier Lapray, ancien Commandant de l'escadron de chasse "Champagne", auteur de "Le Groupe de Chasse 1/5 dans la campagne de France", 2010;

-enfin, des archives d'Air France.

 

 

 

paul-pageix.jpg

 

 

 

 

 

 

 

-  "Ma mère Alice Pageix, née Juillard" 1916-1989. (à venir)

 

- "Ma tante Marguerite Pageix (Guitte)-1909-1935", sœur de Paul Pageix: sa (courte) vie consacrée à l'art pictural sous toutes ses formes (sauf la peinture à l'huile que pratiquait avec elle mon grand père Pierre Pageix, son père).

 

-"Histoire d'une maison de famille: la Place d'Armes à Beaumont": ceci est une occasion de retracer aussi les maisons précédemment occupées et les activités qui rythmaient la vie de nos parents (en cours).

 

 

- "Michel Marcel Juillard (1886-1961)" la vie de mon grand père à partir de ses souvenirs de guerre (1914-1918 et 1939-1940) et des documents, photos, et publications qu'il a laissés. Généalogie des Juillard (dont il est l'auteur). Généalogie de son épouse Mélanie Serre, originaire de la vallée de Cheylade, près du Puy Mary, réalisée par André Metzger (à compléter).  

 

 

 

 

 

App0003.JPG  1914-1918

 

                                                           

 

 

                            enreconnaissancesurlesplateauglacésdesmarchesdelest 

  1939-1940

 

 

 

 

 

 

 

- Un frère aîné de Mélanie, Louis, médecin de Montagne installé à Cheylade qui faisait ses visites aux malades, l'hiver venu, en traîneau... Généalogie de la mère de Marcel, mon arrière grand mère Henriette Raoux, de Mauriac, etc...

 

 

- "Le Général d'Aviation Pierre Juillard (1929-2000)" sa vie à l'aide de mes souvenir et des archives de la défense (notice biographique). Pierre était mon oncle, frère de Henri, Alice (ma mère), Edmond, Michel, Pierre et Jean-Claude, les enfants de Marcel mon grand père. (en cours). 

 

 

pierreju.TIF.jpg

 

 

- "Un Bourbaki: Etienne Bardin (1846-1929); dernier épisode de la guerre franco-prussienne de 1870-71: l'internement en Suisse de l'Armée du général Bourbaki puis Clinchant (1er février 1871), d'après une longue lettre d'Etienne à sa famille et à sa cousine mon arrière grand mère Bonnette Bardin, épouse Jean-Baptiste Pageix mon arrière grand père. Généalogie de la famille Bardin de Gerzat. (en cours).

 

 

gardemobile  

 

 

 

 

 

 

- "Antoine-Louis Laumière (1880-1946), un soldat de la grande guerre". Il s'agit du grand père de mon épouse; le service militaire en Corse, le mariage et l'hôtellerie, la guerre, à nouveau l'hôtellerie, la briquetterie, l'entretien des routes avec les rouleaux...Histoire d'un homme entreprenant. Je m'inspire des récits fait par Étiennette, sa fille aînée, que j'ai enregistrés sur une cassette en 1997, et des souvenirs qu'il a laissés (en cours).  

 

 

- "Jean Calmès (1921-1993) et les chantiers de jeunesse". Mon beau-père, Jean Calmès, fut incorporé de novembre 1941 à juin 1942 dans les chantiers de jeunesses. On a conservé le petit carnet où il écrivit son journal, en style très sobre, au fil de ces "242 jours de bagne", selon sa propre expression, inscrite en dernière page, au moment de la "quille"... Ces souvenirs (carnets, photos, etc.) apportent une éclairage original sur cet aspect peu évoqué de la guerre de 1939-45 (en cours)

 

- "Jean-Baptiste Laurent Georges Pageix (1880-1921), un médecin engagé dans la Grande Guerre" comme médecin major, il participa avec le 46e puis le 6e bataillon de chasseurs alpins à de durs combats en premières lignes. Il fut blessé au cours d'un combat (perte d'un œil), et démobilisé comme mutilé de guerre. Cousin de mon grand père Pierre Pageix. Généalogie. Notre branche commune, les Dopme. (en cours).

 

 

 

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- "Alexandre Bouchet, Général de division aérienne (1876-1958)". Engagé comme dragon, il est parvenu au grade de Général de division aérienne! Versé sur sa demande dans l'aviation dès 1914; brevets d'observateur et de pilote (bombardement). Premiers raids de nuit sur l'Allemagne, descendu, commande un groupe de bombardement. Carrière à Nancy. C'était un autre cousin (et camarade d'enfance) de mon grand père Pierre Pageix. Biographie (à partir de son dossier consulté aux archives de la Défense à Vincennes); Généalogie. (en cours).

 

 

 

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- "Antoine Eugène Cromarias - Ingénieur des mines de Paris (1857-1932)". Il s'agit de mon arrière grand oncle du côté de ma grand mère Jeanne Eugénie Cromarias, épouse Pierre Pageix (mon grand père). Généalogie Cromarias (à compléter).

 

 

 

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- "François Cromarias - Chirurgien major et Médecin (1764-1851)". Notre lien de parenté (par ma grand mère , née Cromarias) n'est pas direct, mais ce personnage peu banal, qui participa aux guerres de la République et de l'Empire, à l'expédition d'Espagne sous la Restauration, et qui exerça la médecine place Dauphine à Paris méritait qu'on s'y consacre. Généalogie. (en cours).

 

 

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-  "Sœur Anne Thérèse Pageix, du couvent de la Visitation de Clermont (1842-1897)" : Mon arrière grande tante religieuse. Nécrologie publiée par son monastère, documents et souvenirs. (en cours).

 

 

Copie-de-anntheresepageix.JPG

-

 

 

 

 

 

 

- "Jean Bernard, prêtre martyr de la Révolution (1747-1798)". Vie de ce lointain parent né à Beaumont, curé de Thuret, condamné à mort et fusillé à Lyon. (à paraître).

 

J'ai encore du pain sur la planche, si j'inclus mes propres souvenirs que je ne vais tout de même pas éluder... 

 

 

Monographies publiées:

 

- "Beaumont, essai d'histoire urbaine", bulletin historique et scientifique de l'Auvergne (publication de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Clermont-Ferrand, 1985);

 

- "L'orgue de l'abbaye de Saint-Pierre de Beaumont (D°, 1993);

 

- "Histoire d'une famille de l'Aveyron - Les Laumière de la Roquette. (Esquisse d'une généalogie familiale). Rédigé pour ma belle-mère Marguerite Calmès, née Laumière), publication familiale restreinte, 2005. 

 

- " Un rôle du vingtième pour l'année 1769 - Gouttières, canton de Saint Gervais d'Auvergne, Puy de Dôme". Publié dans "À moi Auvergne", publication du Cercle Généalogique et Héraldique de l'Auvergne et du Velay, N° 141, août 2012.

 

- "La peste menace Beaumont - Une ordonnance abbatiale (18 septembre 1502), publication dans la revue "À moi Auvergne", N°143 (février 2013).

 

- "Le mariage à Beaumont"-À propos d'une sentence abbatiale concernant le droit de noce (9 mars 1604), publication dans la revue "À moi Auvergne", N°144 (juin 2013).

 

- " La Grande Guerre et ses morts pour la France: Joseph Crouzeix écrit à des parents endeuillés": lettre du 2 novembre 1914 adressée aux parents de Marcel Madeuf, le jeune frère de ma grand'tante Louise Pageix, publication dans la revue "À moi Auvergne"N°148 (mai 2014).

 

- "Les vendanges à Beaumont (du Moyen Âge au XIXe siècle):     Réglements, conflits, amendes et...réjouissances", publication dans la revue "À moi Auvergne", N°154 (novembre 2015)..

 

Non encore publiées:

 

- "Beaumont, histoire urbaine - Evolution du bourg (habitat et population) du XVe siècle à nos jours - hypothèse sur sa formation" ; environ 200 p. 1979...En voie d'achèvement (restent à terminer les Chapitres sur Laschamps et sur le  XIVe siècle); je cherche un éditeur...

 

 

- "Une communauté urbaine au XVIe siècle: Beaumont-lès-Clermont - Droits seigneuriaux et libertés municipales (d'après les comptes des élus et les rôles d'imposition)"; environ  50 pages, 1992...En voie d'achèvement. 

 

-"Souvenirs alphabétiques". J'ai trouvé ce moyen commode de raconter quelques souvenirs marquants, en 26 chapitres bien sûr et une introduction... (en cours...)

 

-"Souvenirs aéronautiques": avant 1967: quelques expériences; après 1967 et jusqu'en 2010: l'ENAC Orly et Toulouse, les stages, la coopération à l'ASECNA, le STNA, l'Auvergne, Toussus-le-Noble, la DSACNord...(en cours...)

 

Ouvrages manuscrits:

 

==>Mon grand père Marcel Michel Juillard:

 

- "Souvenirs de la guerre de 1914-1918 (1925)";

"Journal de guerre 1939-1940 (1953)";

- "Les merveilleuses aventures de Bras de Fer et du Chevalier à la Rose. Épisodes de la Guerre de Cent Ans" (1932);

- "Histoire du canton de Champs";

- "Histoire de Lanobre".

- Divers: discours, articles dans "La Montagne", Chronique à Radio Auvergne, Poèmes, pièce de théâtre, etc. Le reste de l'œuvre a été publié, soit dans l'Auvergne Littéraire, soit dans la revue de la Haute Auvergne, soit encore dans le Bulletin Historique et Scientifique de l'Auvergne, soit enfin dans des ouvrages publiés à compte d'auteur.

 

Pour mémoire, les publications de Marcel Juillard , reliées, représenterait 6 gros volumes  ("Le Château de Val", "Thinière et ses Seigneurs", "Violences et rébellions en Hte-Auvergne", "Chronique de la guerre de Cent Ans", "Contes et légendes de l'Artense", etc.)

Mon grand père ne cessa pas d'écrire tout au long de sa vie: ainsi, une visite récente dans ses archives m'a permis de prendre la mesure de son œuvre: notes, études, correspondances, dessins, photos, états de service, œuvres diverses constituent une masse impressionnante de documents, dont je méconnaissais -pour beaucoup d'entre-eux- l'existence, tel ce roman de jeunesse intitulé "Le Mirage", illustré par l'auteur.

Beaucoup de ses notes sont consacrées à l'évocation des souvenirs de ses parents et aïeux. Je les ai photographiées et je dois les éditer ici (ou ailleurs)... 

 

==>Mon grand oncle Joseph Pageix:

 

- "Beaumont" : recueil des anciennes coutumes locales, paru dans le bulletin paroissial de Beaumont à partir de 1925, et relié en un ouvrage par mon grand oncle (illustré par Marcelle Russias, de Beaumont); voir les extraits dans mon article "Les vendanges à Beaumont ". Sa retranscription (terminée) sera précédée de la biographie de Joseph Pageix.

 

ooo

Je ne doute pas que nos enfants présents et futurs éprouvent du plaisir et de la fierté à découvrir, grâce à ce site, les aventures vécues par leurs ancêtres.

Je me suis efforcé de faire revivre leur souvenir en restituant scrupuleusement leurs écrits et leurs vies, et en m'attachant surtout à ne pas trahir leurs pensées et leurs actions. Il faut éviter - pour paraphraser un auteur - "de recréer le passé avec le regard du présent". Mon grand père Marcel Juillard, lui-même, n'écrivait-il pas dans ses mémoires de guerre:  

"Ce n'est pas ce que l'on pense aujourd'hui, ou ce que l'on pensera plus tard, mais ce que ressentait un acteur de la guerre qu'il s'agit de dire avec le simple souci de la vérité..."

Pour ce qui concerne les récits recueillis verbalement auprès des miens et conservés dans ma mémoire (ils entrent aussi pour une part dans la composition de ces articles), j'aime à citer une phrase d'Alfred de Vigny, prélevée dans son livre "Servitude et grandeur militaires":

"Les récits de famille ont cela de bon qu'ils se gravent plus fortement dans la mémoire que les narrations écrites; ils sont vivants comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière, comme l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir."

 

Sur ce point, j'exprime toutefois un regret: avec l'insouciance de la jeunesse, j'étais peu réceptif aux récits de mes aïeux et j'ai négligé d'en savoir un peu plus auprès d'eux. Je m'aperçois aujourd'hui, en me livrant à de véritables enquêtes pour conter la vie d'un parent disparu, que beaucoup de zones d'ombre qui subsistent auraient pu être ainsi évitées...  

 

Enfin, je dédie tout ceci à mes chers petit enfants: Matthieu, Clément et Paul et à ceux qui viendront plus tard...

 

Post scriptum:

Je désire que chaque visiteur de ce blog puisse apporter sa propre contribution en proposant:

-des compléments d'informations aux articles publiés dans ce blog;

-des  illustrations pouvant s'ajouter à celles qui y sont présentées.

Bien sûr, les critiques seront également les bienvenues.

C'est ainsi que je conçois ce blog: un espace à partager!

 

Jacques Pageix  (2012 et années suivantes...).

ooo    

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Published by histoiresetbiographies - dans histoires et biographie
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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 00:56

Histoire d'un bourg viticole:

 

Beaumont-lès-Clermont

 

(origines-XIXe siècle)

 

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   Jacques Pageix 2014

(résumé de mon ouvrage écrit en 1980)

Sommaire:

 

1-Avant-propos

 

2-Méthode utilisée et première reconstitution:

     le parcellaire cadastral de 1791.

 

3-Beaumont en 1791

 

4-Beaumont au XVIIIe et au XVIIe siècles

 

5-Beaumont au XVIe siècle

 

6-Beaumont au XVe siècle

 

7-Hypothèses sur la formation du bourg

 

8-Quelques énigmes et frustrations en guise de conclusion provisoire

 

9-Pour Conclure

 

10-Quelques illustrations tirées de "Beaumont, histoire

urbaine"

 

 

 

1-Avant-propos

 

Beaumont, que je préfère appeler Beaumont-lès-Clermont, comme le faisaient ses habitants des XVe et XVIe siècles, fut le berceau de mes ancêtres; j'avais toujours rêvé de retracer son histoire en reconstituant en détail sa physionomie et son évolution au cours des âges, d'autant qu'aucun auteur n'avait cherché à le faire jusque-là.

 

Ce long travail, entrepris dans les années 1970, fit l'objet d'une communication à l'Académie de Clermont le 1er juin 1983 et de publications dans son bulletin. S'ajoutèrent à cela quelques « conférences » en Mairie de Beaumont en 1981 et, plus récemment, d'une présentation power-point à notre cercle généalogique de l'Auvergne et du Velay à Paris, où fut présenté à cette occasion le plan cadastral de 1426 établi en 1979 (parcellaire avec les noms des propriétaires...) 

 

Pour en arriver là, en partant du cadastre de 1831 (matrice et feuilles), il m'avait fallu d'abord reconstituer le parcellaire de 1791 à partir d'une matrice cadastrale (registre seul sans parcellaire), en comparant une à une les parcelles de 1831 à celles de 1791, ce travail étant facilité par le fait que beaucoup d'article de la matrice de 1791 indiquent les mutations intervenues entre-temps; puis, à l'aide des terriers de l'abbaye de 1756 et de 1698 pour les XVIIIe et XVIIe siècles, j'ai pu entreprendre les reconstitutions correspondantes. Ensuite, j'ai reconstitué de la même manière celui de 1543 pour le XVIe siècle et, enfin, le terrier en latin de 1426 m'a permis d'établir le parcellaire tel qu'il était à cette date pour le XVe siècle. Pour le XIVe siècle, le document de 1379 (liève de cens) ne décrit malheureusement pas les confins des propriétés et n'a donc pas permis de faire un plan précis...

 

Pour la reconstitution de 1426, j'ai consacré en 1979 une année de travail...  

 

J'ai vu récemment, non sans plaisir, que la municipalité de Beaumont avait repris les étapes que j'avais ainsi retracées dans des plaquettes historiques récemment édités (*).

(*): Le tracé de l'enceinte près de Notre-Dame de la Rivière est toutefois erronné.

 

Au début des années 1980, j'ai rédigé un ouvrage "plus étoffé" (env. 250 pages) sur cette petite cité, ouvrage qui cherche actuellement un éditeur...

 

Enfin, Beaumont fait l'objet d'une trentaine d'articles publiés sur mon site internet et quelques-uns dans "À moi Auvergne!" du Cercle Généalogique et Historique de l'Auvergne et du Velay . 

 

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2-Méthode utilisée et première reconstitution: le parcellaire cadastral de 1791.

 

En l'absence de plans et de vues suffisamment anciens, j'ai tenté de reconstituer le bourg de Beaumont, uniquement à partir de documents fonciers, tels que les matrices cadastrale (1831 et 1791) et les terriers seigneuriaux pour les autres étapes.

En particulier, contrairement à beaucoup de bourgs auvergnats (Aubière, Chamalières, Clermont, etc) qui furent dessinés au milieux de XVe siècle par Guillaume Revel, constituant le célèbre armorial conservé à la BNF, Beaumont, est seulement mentionné en tête d'une page restée malheureusement vierge (page 151)...

 

Ainsi, en utilisant comme trame de base le parcellaire du plan cadastral de 1831, et sa matrice (il s'agit-là du plus ancien plan disponible), j'ai commencé par reconstituer le parcellaire de 1791 à l'aide du registre des propriétés (*) bâties établi cette année-là. Les mutations de propriétés intervenues entre-temps, indiquées en marge de ce registre ont permis d'établir la correspondance entre les parcelles de 1831 et celles de 1791 et de présenter le parcellaire du plan cadastral de 1791! 

(*): Auquel ne correspond malheureusement aucun plan.

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Beaumont en 1831 (plan cadastral).

 

 

 

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Dans l'armorial de Revel, la page 151 consacrée à "L abaye de beaumont p(rè)s clermont", est (désespérément) vierge...

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Zoom sur la carte de Gabriel Syméoni (1571). Copie Jacques Pageix, 1978.

Beaumont apparaît bien sur la carte de la Limagne de Gabriel Syméoni de 1571, mais sous une forme malheureusement très peu précise, voire même erronnée: avec un peu d'imagination, on peut toutefois reconnaître en (1) l'église Saint-Pierre avec un clocher conique; en (2) l'église Notre-Dame de la Rivière avec le beffroi et le fameux clocher à peigne, et en (3) la tour du Chauffour. On notera que l'auteur fait passer par Beaumont le ruisseau de Ronat qui n'est que le déversoir des routoirs à chanvre creusés dans le terroir de ce nom au sud du bourg, alors que l'Artière passe à l'écart...(En fait, Syméoni a appelé Ronat la rivière d'Artière qui passe près du Bourg et se jette dans l'Allier, tout comme les nombreuses autres dérivations portant le même nom). 

 

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3-Beaumont en 1791

 

La reconstitution de 1791 fait apparaître des différences notables par rapport à 1831 (je me suis limité à présenter une vue d'ensemble et le plan avec les numéros des parcelles qui renvoient aux noms des propriétaires).

 

À l'est de l'abbaye, on constate que l'espace n'était pas bâti: il y avait alors plusieurs enclos attenant à l'abbaye: l'enclos de Beauregard (2) qui fut alloti et vendu en 1792 comme bien national, sous l'égide de l'un des deux notaires du lieu, Me Pierre Goughon. Celui-ci créa un véritable lotissement avec de nouvelles rues.

 

Plus à l'est, un autre enclos abbatial, planté en vignes, fut également alloti: il s'agissait du clos de Las Veyrias (3).

 

Séparé par la rue de las Veyrias, se trouvait un autre enclos (4) acheté par l'abbaye à la famille riomoise Soubrany de Bénistant (on l'appela plus tard "clos de Belinstant"!). Pour y accéder, les moniales avaient fait édifier une passerelle (P) qui enjambait la rue!

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Beaumont en 1791-Jacques Pageix-1979-reproduction non autorisée.

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Le plan parcellaire que j'ai pu réaliser à partir du cadastre de 1831 et de la matrice de 1791-Jacques Pageix-1979-reproduction non autorisée.

 

 

Chaque couleur correspond à un nom de quartier et les numéros des parcelles à leur propriétaire en 1791!Aux deux extrêmités du bourg se trouvaient deux enclos importants: à l'ouest, la "cita" du Ventadour, résidence du Sieur Goughon précité (N° 167) et, à l'est, le "Château du Petit Allagnat (N°1), demeure campagnarde du Sieur Champflour, avec son parc à la française et sa fontaine Renaissance. Cette bâtisse du XVIe siècle fut malencontreusement détruite en 1977 pour l'agrandissement du CFPA...

 

Édifices et quartiers remarquables:

L'abbaye (1), l'église de Saint-Pierre, son chœur abbatial, sa nef paroissiale et son cimetière; l'église anciennement paroissiale de Notre-Dame de la Rivière (ND); le four banal ( hachuré); la maison commune (en noir); les quartiers de la porte Réale (PR); de la Conche (CO); du Cimetière (CI); de la Halle (H); du Plot (PL); de la porte Basse (PB); de la Rue Expirat (E); du Terrail (T); d'Obaiss (O); Dos Ban (B); du Chauffour (Ch); de la Veyria (V); de la Grand Rue ou Grande Rue Neuve des Fossés (GR); de Las Pedas (LPE); de Notre-Dame de l'Agneau (NDA); de la Croix Saint-Verny (CSV); du Pêcher (PE) et du Canal (CA). On verra plus lon que la signification de certains noms de quartiers, peu explicable en l'état, s'éclairera par la suite: c'est notamment le cas des quartiers Dau Ban (souvenir des bancs de la boucherie du Moyen Âge) et  d'Obaiss (souvenir d'un jardin abbatial, probable basse-cour à l'origine)...

m1: Me Antoine Coste, notaire, 1er Maire en 1790 (N° matrice cadastral 189) ;

m2: Étienne Pageix, 2e Maire en 1790 (N° 183);

m3: Jacques Pageix, 3e Maire en 1795 et Maire de 1815 à 1819 (N°213);

m4: Pierre Pageix le Jeune, 4e Maire en 1797 (N° 518);

m5: Maurice Maradeix, 5e Maire en 1798 (N° 530 "modo" Élisabeth Pageix);

m6: Pierre Pageix l'Aîné, notre ancêtre, 6e Maire en 1799 (N° 201);

m7: Messire Jean Bernard, prêtre, martyre, fusillé à Lyon le 7 messidor an VII (25 juin 1798). (N° 548).

 

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4-Beaumont au XVIIIe et au XVIIe siècles

 

Pour les deux derniers siècles de l'Ancien Régime (XVIIIe et XVIIe siècles),  les reconstitutions qui figurent dans mon ouvrage ont été faites à partir de deux lièves de cens, établies en 1756 et en 1698. On s'est toutefois limité ici à présenter l'aspect de Beaumont en 1750 sous la forme d'une vue perspective, en soulignant que la physionomie du bourg ne changea guère au cours de cette longue période. 

 

Les murailles de la vieille enceinte urbaine sont évoquées comme confins des maisons qui s'appuyaient contre elles; elles étaient probablement plus délabrées que ne le montre cette vue certes un peu optimiste, en raison du peu d'entretien dont elles étaient l'objet et des nombreuses usurpations commises par les habitants qui y pratiquaient des ouvertures et y aménageaient des "ballets" (balcons), déchaînant ainsi la vindicte des consuls en exercice...(voir les fréquentes délibérations du Corps Commun à ce sujet).

 

Légende de la vue perspective de 1750 ci-après:

Nota: Cette reconstitution reste assez approximative pour ce qui concerne:

-Le quartier de LAS VEYRIAS, au Nord de l'abbaye;

-Le quartier de LA PORTE DU CHAUFFOUR;

-Le fossé situé le long de l'enceinte nord, de la PORTE RÉALE à la PORTE BASSE. Peut-être était-il déjà comblé?

-L'état de l'enceinte urbaine, peut-être plus dégradé que ne le monte ce dessin, en raison de son défaut d'entretien par la Communauté, et des dégradations et usurpations commises.

ND: Église de NOTRE-DAME DE LA RIVIÈRE;

LV: LE VENTADOUR;

F: Fossés;

PO: Porte et Pace de L'OLME;

PT: Porte du TERRAIL;

PB: Porte BASSE;

PR: Porte RÉALE, et "place où il avait une forge et où il y a maintenant un regard de fontaine";

R: Porte ROUGE: l'emplacement exact de cette porte, qui permettait d'accéder à l'enclos du monastère, et qui est citée dans la liève de 1756, n'a pu être définitivement déterminé. Dans la liève, elle est désignée ainsi: "une maison, quartier de la porte realle, joignant la vacherie de l'abbaye et le passage de ladite maison de midi, une maison de nuit, et la voie commune tendante au jardin de l'abbaye par la porte rouge de jour et bise". (art. 175 bis);

TB: Tour de ROCHEBONNE;

TR: Tour de LA ROCHE;

TV: Tour de VILLENEUVE;

C1: Cimetière de l'abbaye (cf Arch. Dép. 63, C1980);

C2: Cimetière paroissial de SAINT-PIERRE (d°);

C3: Cimetière de NOTRE-DAME DE LA RIVIÈRE;

H: Halle (emplacement présumé et place SAINT-PIERRE. La halle existait eu XVIe siècle). En 1691, lors du "mini âge glacière" une femme fut trouvée morte au petit matin sous cette halle...

CG: Château-Gaillard;

GD: Grange des Dîmes (emplacement présumé);

S: Clos SOUBRANY;

A; Arche permettant de passer de l'enclos de l'abbaye à l'enclos Soubrany par dessus la rue (AD63, L 3906);

C1: Chemin utilisé jusqu'à la fin du XVIIe siècle par les habitants (AD63, C1979);

C2: Chemin utilisé au début du XVIIIe siècle par les habitants jusqu'à la transaction de 1723 (AD63, Fds de BMT 50H69);

C3: Chemin utilisé à partir de 1723, après son aménagement et son pavage aux frais de l'abbaye (d°);

CP: CHAMP POINTU;

CA: Croix d'ALLAGNAT;

Ch: Châtaigneraie. Au Moyen Âge, se trouvaient-là les fourches patibulaires, autrement dit le gibet (l'abbesse exerçait son droit seigneurial de Haute, Moyenne et Basse Justice). Appelées "Las forchas justicie dicte ville bellimontis" ou "justiciam sive forchas bellimontis", ces fourches étaient dressées près d'un petit cours d'eau, possible dérivation de l'Arteyre, aux fins d'irrigation, poétiquement appelé "razam (rase) de l'eylenassi". Les nombreuses ramifications à partir de cette rase principale étaient probablement commandées par un de ces nombreux "tornadors", terme intraduisible désignant ces vannes pouvant être commandées de manière sélective en fonction des besoins des propriétaires...   

Un terroir (les Fourches, près de celui du Matharet) en rappelait d'ailleurs le souvenir .

Plus précisément, le Gibet était érigé sur le terroir de Monsanzoneir qui fut désigné plus tard par le nom de Mont Sansonnet! Ici, les pendus de la fameuse ballade de Villon auraient pu dire que ce sont les étourneaux et non les pies et corbeaux qui "(...) nous ont les yeux cavez (...) et plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre"!...

Plus sérieusement, voir aussi l'acte de reconnaissance réciproque des limites de juridiction entre l'abbesse de Beaumont et le Dauphin d'Auvergne, Comte de Clermont pour Mont Runhon (Montrognon) en 1355. J'ai pu, grâce à ce document (entièrement transcrit en annexe de mon livre), reconstituer les limites de la justice de Beaumont et placer la plupart des bornes de justice.

Pour mémoire, le pilori ("plateam du pillorum"), destiné aux peines non capitales, était situé en 1426 à droite de l'entrée principale du bourg, la Porte Réale. Les registres de justice évoquent des condamnations au pilori, au fouet, et au banissement, sans exclure évidemment les amendes et il est donc probable que les fourches ne furent jamais utilisées, y compris dans le cas de crimes comme celui qui fut perpétré en 1336 sur la personne du jeune Étienne Serra, dont la mère fut accusée de ce meurtre!... 

M1: Maisons de Pierre PAGEIX (notre ancêtre direct);

M2: Maison et pigeonnier d'Étienne PAGEIX, Maire en 1791.   

  

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Beaumont vers 1750 (pour imiter Guillaume Revel...)-Jacques Pageix-1979-reproduction non autorisée. Le pigeonnier à l'extrémité de la vigne close de La Veyria est à l'emplacement de la maison Pageix, 3 Place d'Armes...

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5-Beaumont au XVIe siècle

 

L'aspect de Beaumont au milieu du XVIe siècle a été restitué grâce à un terrier daté de 1543 (terrier levé par Maîtres Étienne Mège et Jacques Cros, Notaires à Beaumont sous l'autorité de Françoise du Vernet, abbesse). Un plan du parcellaire avec les noms des habitants a pu être établi, faisant apparaître le tracé des fortification: le bourg comportait la vieille enceine urbaine de forme oblongue -visiblement plus ancienne-, qui protégeait la partie haute du bourg (paroisse de Saint-Pierre), et une enceinte de forme rectangulaire, plus récente, puisqu'elle n'existait pas encore, comme on le verra, au début du XVe siècle. Pour édifier cette muraille et creuser son large fossé, il fallut pratiquer une véritable coupe sombre (est-ouest) dans le bas du quartier.

 

L'enceinte primitive avait trois portes: La Porte Réale (principale porte à laquelle toute nouvelle abbesse devait se présenter aux élus qui lui remettaient symboliquement les clés de la ville), la Porte Basse, et la Porte du Terrail (la seule encore visible de nos jours. Cette dernière était probablement devenue inutile du fait de la construction de la deuxième enceinte).

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Beaumont en 1543-Jacques Pageix-1979-reproduction non autorisée.

 

L'enceinte des quartiers de la Rivière s'appuyait à l'ouest sur l'église Notre-Dame et sur son beffroi. À l'est, elle se terminait sur le mur de l'abbaye appelé le Cour Barand.

Cette enceinte avait deux portes; la Porte de l'Olme, près de l'église, et la porte du Chauffour, près du mur de l'abbaye.

Les deux élus en exercice, nommés à la fête de Saint-Jean-Baptiste pour une année, désignaient des "commissaires aux réparations" chargés de l'entretien, voire de la reconstruction des fortifications; ils étaient aussi responsables de l'achat de l'armement et de l'organisation du guet. 

 

Légende:

1: Église Saint-Pierre et abbaye de Beaumont;

2: enclos et maison abbatiale de Beliegart;

==== : fortifications (remparts et tours);

(((((   :fossés;

-->: portes:

PR: Porte Réale (porte et quartier);

PB: Porte Basse (id.);

PT: Porte du Terrail (porte et quartier du Terrailh ou Terralh);

PO: Porte de l'Olme;

PC: Porte du Chauffour;

PCL: Porte du Cloître;

ND: Église et cimetière de Notre-Dame de la Rivière;

OL: Place, cimetière et quartier de l'Olme;

H: Halle;

BB: "Chambre basse que solloit estre les banctz de la boucherie";

BC: Basse-ciur de l'abbaye;

En noir: Maison du Saint-Esprit de Beaumont;

SR (Points blancs sur fond noir): Chaume "que solloit estre la maison du Saint-Esprict de la Rivière";

Hachuré: Four banal;

C:  Colombier de l'abbesse;

CV: "Cuvage sivé pressoir du chapitre de Notre-Dame de Chamalières";

CU: Cure de Saint-Pierre;

Blanc pointillé: Maisons;

Blanc entouré: Chezal;

Blanc: Espace libre, cultivé ou non;

Blanc pointillé avec un point noir: Tenanciers soumis à la condition suivante: "Toutes et quanteffoys qu'il adviendra (à) lad(ite) dame ou aulcune Relligieuse du d(it) monastère trépasser icelluy confessant sera tenu et debvra avec les autres tenanciers d'autres maisons de telle condicion faire les fosses des d(ites) Relligieuses et dame et les porter et ensepvelir et pour ledict service faict ledict confessant et les autres tenanciers de telles maisons doibvent avoir pour leur sallaire et poyne un chacun desd(its) tenanciers une livraison de pain et de vin comme une chacune desd(ites) Relligieuses et aussy touteffoys qu'il y entre aulcune escolliere doibvent avoir pareilhe Livrayson que dessus et aussy pareilhement quant elles sont sacrées";

CO: Quartier de la Conche;

PL: Quartier du Plot;

CT: Quartier Dos Courtiaulx sivé Doz Molins;

PE: Quartier du Peschier;

ND: Quartier de Notre-Dame de la Rivière;

G: Quartier Daux Gaury;

CB: Quartier de Las Chambras;

CH: Quartier du Chauffour;

LPE: Quartier de Las Pedas;

SE: Quartier du Setis.

 

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6-Beaumont au XVe siècle

 

Le parcellaire a été reconstitué à partir d'un terrier de 1426 fait par le Notaire Jehan Blauf (*) à la demande d'Agnès de Montmorin, abbesse, et en accord avec "Messire Pierre Acgier, prêtre et receveur du dit lieu de Beaumont". Ce recueil des reconnaissances des tenanciers, en latin, est très lisible, car l'écriture est régulière et soignée. De plus, les confins avec les édifices remarquables comme les fortifications et leurs portes y sont scrupuleusement décrits (sans ces deux facteurs réunis, la tâche n'aurait pu être couronnée de succès).

(*): Ce Jean Blauf était probablement apparenté à ce Julien Blauf, dont on a conservé le manuscrit de sa chronique des guerres de religion à Issoire ("chronique des temps d'épouvante"), éditée par la Française d'Édition et d'Imprimerie (Clermont-Fd) en 1977, texte présenté par Roger Sève et André Serre.

 

On remarque en premier lieu la présence d'une unique enceinte urbaine, qui protégeait "Belmont le Puy" et s'appuyait sur celle de l'abbaye, avec ses trois portes: la Porte Réale avec le pilori, la Porte Basse (l'origine de ce nom reste mystérieux) et la Porte du Terrail.

 

On remarque aussi la présence d'une basse-cour fortifiée sous l'enceinte méridionale du monastère. En effet, en l'absence de leur propre enceinte qui sera édifiée plus tard, les habitants de "La Ribeyre" disposaient de 74 loges  de 15 m2 qui leur étaient allouées par l'abbaye moyennant un cens (en geline la plupart du temps). On les appelait "les Bassacors".

 

Je pense qu'à cette époque, le "clocher" (les guillemets sont mis à dessein) de Notre-Dame de la Rivière, qui semble dater au plus tôt de la fin du XIVe siècle, était en fait un beffroi qui servait aux habitants de tour de guet: avant la construction de leur propre enceinte, probablement au cours de la deuxième moitié du XVe siècle (cette enceinte s'appuiera diailleurs sur le beffroi), les habitants de ces quartiers situés en contre-bas du bourg fortifié éprouvaient en effet la nécessité de disposer d'un beffroi pour surveiller suffisamment au loin les abords de la ville et être en mesure de lancer l'alerte pour regrouper toutes les familles à l'abri de la basse-cour fortifiée de l'abbaye. En effet, j'ai remarqué qu'en l'absence d'escalier partant au niveau du rez de chaussée dans le beffroi, l'accès à cette tour ne pouvait se faire qu'à partir d'un escalier extérieur à l'église, bâti contre la façade nord de celle-ci. Il permettait ainsi d'atteindre le niveau du 1er étage au moyen d'une coursive encore visible sur le toit de la nef, comme on le voit sur mon relevé ci-après (je l'ai parcourue alors que j'étais enfant...).

Cet escalier est d'ailleurs évoqué dans une assemblée municipale du 10 février 1853, convoquée par le maire Antoine Faye: il s'agissait du noyer de la Place de l'Ombre (belle déformation de l'ancien nom "Place de l'Olme" où se trouvait planté comme dans tous les villages un orme, qui fut probablement remplacé par un tilleuil, ces fameux "Sully", puis enfin par le fameux noyer, "qu'un orage récent avait dépouillé de ses plus fortes branches" et que l'on se proposait de vendre pour "en employer le prix à des travaux à l'église Basse dite Notre-Dame de la Rivière" et notamment "l'escalier extérieur".    

On remarquera que la façade sud de ce beffroi est percée d'une meurtrière permettant le passage d'une arquebuse (à l'époque, on appelait ces armes à feu des "acabiutes" et les meurtrières des "canardières". 

Voir ci-dessous la vieille gravure de Delorieux qui montre l'église en 1833, vue du cimetière situé au nord de celle-ci. On aperçoit cette coursive extérieure qui passe sur le toit de l'église et permet d'accéder directement au beffroi (col. Jacques Pageix). 

 

J'ajoute que l'église se prolongeait alors à l'ouest par une "jalineva" (ganivèle ou galilée) qui constituait un porche permettant de s'abriter à l'entrée du sanctuaire (explication qui m'avait été donnée -comme beaucoup d'autres- par P-F Fournier) (*). Le long de la façade sud de la nef, on trouvait une chapelle de Sainte-Marie, puis une autre, vouée à Sainte-Catherine. Traversant une petite place ("plateam de retro capellam beate Catherine") on faisait face à la maison du Saint-Esprit de la Rivière, qu'on retrouvera totalement ruinée en 1543.

 

(*): Voir Larousse ancien français, par A.J. Greimas, 1980, et lexique de l'ancien français par Frédéric Godefroy, Ed. Welter, 1901; galilée: origine obscure, porche d'église. Voir également Pont-du-Château à travers les âges de Pierre Mondanel, 1967: "au Moyen Âge, on désignait le porche sous le nom de galiléa, galilée, qui s'est transformé par endroits en jenilyevo et jenevieve!" 

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

La galilée de Notre-Dame de la Rivière devait ressembler à celle de l'église de Nohant (les Nohantais l'appellent la "caquetoire"...)

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Eglise Notre-Dame de la Rivière. 1833. Delorieux: vue du cimetière clos, au nord de l'église, et son entrée. On aperçoit la coursive d'accès au beffroi et les marches d'escalier sur le toit de la nef. Cet édifice présente à l'évidence trois ensembles chronologiquement distincts: la partie de la nef à droite de l'image, la plus ancienne (voûte romane en berceau), et la partie à gauche, plus récente (voûtes d'arêtes), ces deux parties de la nef étant coupées par ce qui est probablement le reste d'un ancien clocher à peigne, et, plus récent, le beffroi faisant office de clocher; on accède encore de nos jours au "clocher" et à la terrasse uniquement par un escalier à vis qui "démarre" au niveau de la petite porte (*) que l'on aperçoit au bout de la coursive.( Col. Jacques Pageix).

 

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Coupe de l'église de Notre-Dame de la Rivière (on l'appelait aussi l'Eglise Basse). L'une des trois vues de l'église, extraite de mon livre "Beaumont, histoire urbaine". À l'époque, ma main ne tremblait pas et je me souviens que ce genre de relevé fait avec Monsieur Michel (**) exigeait beaucoup d'agilité et un peu de trigonométrie... (Jacques Pageix, 1979. Reproduction non autorisée):

 

(*): À partir de cette porte, un escalier à vis permettait d'accéder à la terrasse du beffroi. Il se peut aussi que le chemin d'accès ait été aménagé sur un ancien clocher à peigne qui se dressait autrefois au niveau de la séparation entre l'ancienne nef romane et son prolongement plus récent vers le chœur, ensembles gothiques.

(**): MICHEL Baptiste, beaumontois, ancien pilote militaire, et auteur de nombreuses photographies aériennes de Beaumont prises vers 1930, membre de l'aéro-clus d'Auvergne comme moi, propriétaire de la droguerie de la place Saint-Pierre. Dans les années 70, j'ai pour ma partpris beaucoup de photos aériennes, le manche coincé entre les genoux et l'appareil photo calé sur le bord de la verrière entr'ouverte! 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont
Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Voici les relevés de l'église abbatiale et paroissiale de Saint-Pierre de Beaumont faits à la même époque ("l'ancien clocher" rebâti sous Louis-Philippe n'avait pas encore été modifié).

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Voici le relevé du profil de l'église Saint-Pierre réalisé au lavis en 1978, alors que l'édifice avait encore son clocher Louis-Philippe. (fait sur papier millimétré pour assurer l'exactitude des proportions). (Jacques Pageix. reproduction réservée).

Ci-dessous:

-Vue en coupe de l'église;

-Plan de l'église. Les bâtiments et le cloître de l'abbaye ont également fait l'objet d'un plan précis que je ne reproduit pas ici; je me souviens que j'avais du frapper à toutes les portes pour pénétrer dans les maisons qui bordent l'ancien cloître, afin de photographier et dessiner les pièces, les vestiges encore apparents et toutes les colonnes qui se trouvaient encore à l'intérieur de ces maisons qui, rappelons-le, sont le résultat d'un partage des bâtiments claustraux réalisé par les notaires Pierre Goughon et Antoine Costes qui s'en étaient rendus acquéreurs en 1792 . (Jacques Pageix. Reproduction réservée).   

Vue en coupe de l'église. 1978.  (Jacques Pageix. Reproduction réservée).

Vue en coupe de l'église. 1978. (Jacques Pageix. Reproduction réservée).

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Enfin, voici le plan de l'église.1978. Les bâtiments et le cloître de l'abbaye a également fait l'objet d'un plan précis que je ne reproduit pas ici; je me souviens que j'avais du frapper à toutes les portes pour pénétrer dans les maisons qui bordent l'ancien cloître, afin de photographier et dessiner les pièces, les vestiges encore apparents et toutes les colonnes qui se trouvaient encore à l'intérieur de ces maisons qui, rappelons-le, sont le résultat d'un partage des bâtiments claustraux réalisé par les notaires Pierre Goughon et Antoine Costes qui s'en étaient rendus acquéreurs en 1792 . (Jacques Pageix. Reproduction réservée).

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

J'avais relevé (1978) les pierres tombales qui étaient alors rassemblées dans le chœur. (Voir légende ci-après). (Jacques Pageix. Reproduction réservée).

Ci-dessous:

-Relevé des inscriptions sur les pierres tombales.

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont
Inscriptions (suite).

Inscriptions (suite).

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Beaumont en 1426-Jacques Pageix-1979-reproduction non autorisée. Les noms des rues du Moyen Âge, également retrouvés, ne sont pas indiquées ici... 

 

Légende:

1: Église et abaye de Saint-Pierre et abbaye de Beaumont;

2: Enclos et maison abbatialle de Beliegard;

3: Jardin de l'Abbesse;

PEN: Cimetière Del Peny;

SP: Cimetière clos de Saint-Pierre;

PI: Pilori;

BR: Quartier de Borchani;

SE: Quartier Daux Setis;

CO: Quartier et cimetière de La Conche;

CT: Lo Cortial;

L: Loge de l'Abbaye;

BB: Bancs de la boucherie;

P: Postela;

E : Entrée de la Basse-Cour;

FSP: Quartier de la Font Saint-Pierre;

OL: Quartier et cimetière de l'Olme;

LF: Quartier de la Fontete;

Pour le reste, consulter la légende du plan de 1543.

 

On est impressionné par le nombre et la dimension des cimetières et par cette proximité entre les vivants et les morts que l'on ensevelissait à la porte des maisons... Pour mémoire, entre 1379 et 1426, on était passé de 122 feux pour Belmont le Puy, 119 pour la Ribeyre et 64 Bassacors à 88 feux pour le Puy, 62 pour la Ribeyre et 78 Bassacors, soit de 241 (env. 964 habitants en comptant 4 habitants par feu) à 150 (env. 600)!...(*)

(*): Le décompte à 4 âmes par feu est selon moi une hypothèse basse.

 

Le terrier de 1426 indique le nom des rues comme confins et j'ai donc pu les indiquer sur le parcellaire que j'ai reconstitué. Voir le plan correspondant en fin d'article.

 

On découvre sur le parcellaire ainsi établi un jardin de l'abbaye situé à l'ouest de celle-ci, jardin qui sera urbanisé par la suite. Ce jardin était bordé de petites maisons qui pourraient bien avoir été d'anciennes loges d'une basse-cour primitive. Le monastère, ses dépendances immédiates avec les cuisines, le four, les bancs de la boucherie et le jardin s'inscrivaient dans un rectangle parfait, ce qui m'a permis de subodorer qu'il s'agit-là de l'enceinte monastique primitive. La présence d'un colombier de l'abbaye à l' extrêmité ouest de ce rectangle semble conforter cette hypothèse. 

On pénétrait dans l'abbaye par une porte fortifiée, après avoir franchi un fossé sur un pont!

Une "postela" permettait à l'abbaye d'accéder à sa basse-cour et au four banal lorsque la porte du Terrail était fermée.

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

On notera qu'en ce début du XVe siècle, l'église, le cloître et l'enclos (jardin) de l'abbaye à l'ouest, s'inscrivaient dans un rectangle presque parfait. Extrait de mon plan de 1426. Jacques Pageix, 1979.

 

J'ai pu situer aussi l'emplacement de la maison du Saint-Esprit, ou maison commune, où officiaient les deux élus renouvelés comme on l'a dit tous les ans à la fête de Saint-Jean Baptiste et où se tenaient les assemblées des habitants et une autre maison du Saint-Esprit dite de la Rivière, avec ses deux Bailes (Guillaume Bossa et Guillaume Atger cette année-là).

 

Parmi les sujétions auxquelles les beaumontois étaient astreints pour servir l'abbaye (*), j'évoquerais ici l'obligation pour certains d'entre-eux d'enterrer les religieuses. En effet, les tenanciers de certaines maisons groupées dans le même quartier de "Belmont le Puy", devaient creuser les fosses des moniales défuntes. En retour, l'abbaye les gratifiait de pain et de vin et faisait retentir le glas lors de leur propre trépas (lire le passage plus détaillé ci-après)...

(*): voir "Beaumont au XVIe siècle, droits seigneuriaux et libertés municipales"Jacques Pageix, 1992.

 

À noter enfin deux quartiers au parcellaire régulier: Las Chambras au sud et Las Pedas au nord. Il s'agit de "villes neuves" ou allotissements créés par l'abbaye et voués à la construction selon des règles particulières (PF Fournier). Si le quartier de las Chambras fut rapidement urbanisé, il n'n fut pas de même pour Las Pedas.

 

Voici une partie de ma reconstitution du parcellaire urbain de 1426 qui montre l'emplacement de la maison d'un certain Durand Paghes et de sa fille Catherine, qui habitaient le quartier de la Conche. Leurs voisins étaient Jean et Pierre de la Porte alias Luquet (*), Pierre Juzilh, Jean Fanzel de la Veria, Antoine de Orto (de l'Ort) et Guillaume Serra.

(*): au fil des siècles suivants, seul subsistera le surnom de Luquet, famille qui compte parmi nos ancêtres et qui compte aussi un notaire beaumontois allié aux Savaron ! (cf archives familiales).

La maison d'en face était le presbytère de Saint-Pierre, habité par "Dominus Bertrandus Bompar, presbiter, rector eccclesie sancti Petri Bellimontis".

Plus à l'est, quelques maisons du quartier du Pla sont marquées d'une croix verte: ce sont-là les maisons habitées par ces beaumontois qui doivent s'acquiter de cette besogne quelque peu macabre: ils doivent porter en terre les religieuses décédées après avoir creusé leur tombe. Précisons que le cimetière de l'abbaye, destiné aux religieuses et au personnel attaché au monastère qui ne pouvaient prétendre à un caveau dans le chœur ou dans le cloître, se trouvait au nord du chœur, tandis que le cimetière paroissial voisin s'étendait au nord de la nef (positions logiques correspondant à l'intérieur de l'église au partage entre la nef paroissiale et le chœur abbatial par un jubé et une grille.

Leurs maisons sont toutes désignées dans le terrier par le vocable "Fenal". Elles étaient tenues en fief de l'abbaye ("de feodo", stipule le terrier).   

Ce sont:

Pierre Hugo alias Verninas, Jacques de la Queulha, Jehan Chatard senior et Jehan Guibert (encore un ancêtre), et Guillaume Agne, maçon et charpentier.

L'article du terrier qui énumère les redevances dûes par ces tenanciers pour leurs maisons stipule:

"Guillermus Agne lathonia et carpentator sponte confitetur fuit tenere a dicta domina Bellimontis presente ad hec dicto Domino Petro Atgerii presbitero (*) et huismodi confessionem etc. Quem etc. videlicet quodam hospicium vocatum fenal situm in carterio des Pla iuxta duas vias comunes a meridie et ab occidente et hospicium Johanis Guitbert Bonafe a borea et hospicium Catherine Melhmoze quodam eydi intermedia ab oriente absque censu sub hac conditione quod totiens contengerit migrare ab hoc seculo Religiosam seu Religiosas dicti monasterii et donatos etiam dicti monsterii quod illo tunc dictus tenementarius unacum aliis tenementariis aliorem hospiciorem de tali conditione tenentur facere fossas earumdem Religiosarum et eas portare et cepellire in dictis fossis et pro dictis servitucibus faciendis ipse tenementarii debent habere los clars consuietis pro ipsis et eorum familia nec non debent habere pro eorum pena et labore uniusque ipsorum tenementariorum unam librationem panis et vini sicut quelibet Religiosa et etiam totidem quando quelibet scolaris intrat Religioni et etiam die sacrationis monialis seu monialium" (terrier de Blauf, Arch. dép. du P.de D., Fds de Beaumont liasse 4b).

(*): Pierre Atger était alors curé de Notre-Dame de la rivière. Il habitait avec son frère Guillaume une maison située dans le bas du quartier du pla, à l'abri derrière la muraille du bourg, avec d'autres notabilités comme Michel Mège, Pierre Felup et Pierre Perset. On devine encore aujourd'hui, lorsqu'on pénètre dans ces petits hôtels bâtis en pierre deVolvic, une fois franchies des portes aux linteaux armoriés qui ouvrent sur des escaliers à vis desservant les étages, que ce quartier, au Moyen Âge, devait être le plus prisé du bourg... 

 

Cette obligation réciproque ne fut pas maintenue en vigueur au delà de la fin du XVIe siècle, où l'on en retrouve mention dans le terrier de mège et Cros de 1543-1546 que j'ai également dépouillé et utilisé pour établir le plan du parcellaire cadastral de Beaumont à cette date (même source, liasse 8b 5-10).

Il rappelle que les tenanciers doivent:

"faire les fosses desdites relligieuses et dames et les porter ensepvelir ausdites fosses (...) et doibvent avoir pour leur sallaire et poyne (...) une livraison de pain et de vin (...) et aussy touteffoys qu'il y entre aulcune escolliere doibvent avoir pareille livrayson que dessus et aussy pareilhement quant elles sont sacrées pareilhe et semblable livraison".

"ils doibvent aussy avoir les clatz pour eulx et leur famille"

  

Ainsi, ces beaumontois étaient astreints, comme l'indique le terrier, à creuser les tombes des religieuses lorsqu'elles "migraient de ce siècle", si l'on traduit littéralement le latin, moyennant  du pain et du vin pour leur salaire et peine (*); ils recevaient la même gratification lorsqu'une religieuse prononçait ses vœux. En retour, lors de leur propre décès ou de celui d'un membre de leur famille, le monastère devait sonner le glas...

(*): cette obligation s'étendait aussi aux donateurs de l'abbaye lors de leurs décès.

La maison de Guillaume Sera, qui s'appuyait au bout de l'impasse du Plat contre la muraille du bourg, nous rappelle un meurtre épouvantable, survenu en janvier 1336, où une mère tua son enfant et se jeta par la fenêtre! (*)

(*): Les Serra, tenanciers de la Ribeyre, possédait une autre maison (peut-être leur résidence principale) à La Ribeyre, et il se peut bien que ce meurtre ait eu lieu dans cette demeure, car on retrouve, demeurant à proximité, les principaux témoins qui furent interrogés dans le cadre du procès. Ce crime a fait l'objet d'une thèse de Mr. Johan Picot, visible sur le site criminocorpus. Monsieur Picot m'a également appris qu'une beaumontoise, Jacmecte Perset, atteinte de la lèpre, fut jugée par le tribunal de la Purge de Montferrand le 20 août 1449; enfermée dans la léproserie d'Herbet, elle devait "pourter les claquetes que les ladres pourtent comme est de coustume"...   

 

On voit sur l'extrait du plan parcellaire (partie nord du bourg) l'emplacement de l'hôtel du Saint-Esprit ("salam sive aulam") où les beaumontois tenaient leurs assemblées sous l'égide des deus élus désignés chaque année à la fête de Saint-Jean Baptiste. On aperçois également en haut et à gauche, le pilori, ainsi localisé à droite de la Porte Réale. Ce pilori fut utilisé (*). En revanche, les fourches patibulaires, autre signe ostensible du droit de haute, moyenne et basse justice exercé par l'abbesse, demeura comme on l'a dit probablement symbolique, car on ne trouve pas trace de peine capitale dans les registres de justice, qui évoquent néanmoins les prisons de l'abbaye.

(*): J'ai trouvé cette gravure représentant le pilori des halles de Paris en 1707: il était composé d'une roue où le condamné passait sa tête et ses mains. La roue pouvait "accueillir" 6 individus. Les Parisiens leur jetaient au visage des fruits pourris  et des ordures...À mon avis, tout en ressemblant à celui-ci, le pilori de Beaumont devait être moins important.

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont
Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Extrait de mon plan de Beaumont en 1426. Reproduction non autorisée-Jacques Pageix-1979.

 

Je présente ici d'autres extraits de mon plan:

Tout d'abord, le monastère et la partie du bourg située devant son accès principal fortifiée, avec son pont sur un fossé ("fossatum pontis dicte monasterii" et sa "postela" permettant de descendre vers la Basse-Cour fortifiée.

On distingue autour d'une petite place qui contient "l'ala ubi tenetur curia" (la halle où se tenait la cour de justice), le pressoir de l'abbaye (trolium), les cuisines de l'abbaye ("coquinam monasterii"), le four banal, et les bancs de la boucherie, décrits dans le terrier:

 

"Guillermus Saisat sponte confessus fuit se debere predicte domine bellimontis presente ad hec dicto domino Petro Atgerii presbitero et huiusmodi confessionem etc. Quem etc. Videlicet census qui sequentur census et reditur cum domino et vendis predictis et primo unam quartam frumenti et unam gallicam pro quodam hospicio sito ante portam deu claustra iuxta hospicium Bernardi Precirat a borea et hospicium Petri et Guillelmi Juquetz ab occidente et viam comunem a meridie et l' ala ubi tenetur curia et plateam ubi stant banna seu stagna pro vendendis carnes rescentes ab oriente et est sciendum quod penus situm subtus dictam ala et banna est pertinet dicto tenementaris".

Cette boucherie, dont les statuts étaient peut-être similaires à ceux des boucheries duchapitre cathédral de Clermont, décrits par Melle L. Welter (revue d'Auvergne, 1947), n'existaient plus au XVIe siècle comme l'atteste le terrier de Mège et Cros cité ci-après. D'ailleurs, au XVIIe siècle, mon ancêtre Jacques Pageix, "hoste et bouchier", était fournisseur exclusif de l'abbaye (cf factures relevées dans les archives de l'abbayes):

 

En 1543, François Achard possède "une chambre basse que soulloit estre les bancz de la boucherie audict confessant bailhe a cens nouveaulx par feue Madame jehanne de Lupchat Dame Abbaisse de Beaulmont et par le couvent scitue dans la ville de beaulmont et au cartier dos bancz sive de devant la porte de la claustre".

 

Ceci me permit de découvrir l'origine, obscure pour moi jusque-là, du quartier Dau Ban, dont le nom se perpétua jusqu'au XIXè siècle: les vieux beaumontois, interrogés sur ce point (comme sur beaucoup d'autres sujets...), furent tous incapables de m'en fournir la signification. 

   

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Zoom sur le quartier de Belmont-le-Puy situé devant l'entrée principale de l'abbaye. Jacques Pageix. Reproduction non autorisée.1979.

 

Voici également un extrait du plan relatif à la Basse-Cour de l'abbaye. Les numéros renvoient aux nom des tenanciers titulaires d'une loge. Ces 74 loges exiguës (env 15 m2) étaient tenues, à peu d'exeptions près, par des tenanciers de Belmont la Ribeyre dont les quartiers n'étaient pas encore protégés par leur propre enceinte. 

Au cours de la guerre de Cent-Ans,  elle ne furent donc en principe occupées qu'en période d'insécurité. Au XVIe siècle, sa fonction initiale n'eut évidemment plus de raison d'être et des habitations banalisées remplacèrent peu à peu ces loges.

Certains redevables, manifestement extérieurs à Beaumont, (on les appellera plus tard les "nobles forains": le substantif "forain" étant à rapprocher de l'anglais "foreign") possédaient toutefois une loge dans la basse-cour de Beaumont. Etait-ce pour la sous-louer ou pour l'occuper provisairement? C'était le cas de Noble Catherine de Ceyrat, qui ne possédait qu'une loge à Beaumont en 1426. En 1379, un certain Jehan de Mezeit (Mezel) possédait également une loge. En 1426, c'est Jacques de Mezeit qui possede une "locgia de novo investita in cimiterio del Peny", située entre le chœur de l'église Saint-Pierre et la maison abbatialle de Beliegart 

Les redevances perçues par l'abbaye sur ces loges étaient en froment et en geline (poule) On peut faire le total des redevances que rapportait à l'abbaye l'attribution des loges:

En 1379, la basse cour rapportait à l'abbaye 43 quartes (1392 litres) de froment et 46 gelines pour un total de 65 loges;

En 1426, elle ne rapportait plus que  40 quarte (1252 litres), 23 gelines et 17 deniers pour un total de 78 Loges. Ce dernier résultat doit toutefois être légèrement majoré pour tenir compte de certaines loges qui, curieusement, ne sont signalées dans le terrier que comme confins.

Bien entendu, on voit mal le tenancier porter au monastère un quartier de poule (une aile, une cuisse?): probablement, la poule devait être "livrée" entière pour payer plusieurs années ou pouvait être "convertie" en numéraire.  

J'ai également remarqué que certaines habitations, situées à l'intérieur du bourg fortifié étaient elles-aussi désignées sous le nom de "loges", ce qui conforte mon hypothèse d'une enceinte monastique primitive de forme rectangulaire et comportant une basse-cour à l'Ouest du monastère (Ce "jardin de l'abbesse" entouré de petite maison (anciennes loges?) fut urbanisé peu après, et ce quartier s'appela d'ailleurs jusqu'au XIXe siècle le quartier d'Obaiss...). Cette ancienne basse-cour a très probablement précédé la construction de la première enceinte urbaine qui s'est appuyée sur ce quadrilatère. (cf paragraphe qui suit sur les phases de développement du bourg). 

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Zoom su la Basse-Cour de l'abbaye-Jacques Pageix-1979-Reproduction non autorisée. Les numéros renvoient à la liste des noms des tenanciers.

 

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7-Hypothèses sur la formation du bourg

 

L'abbaye Saint Pierre de Beaumont, fondée en 665 selon la règle monastique qui exige un lieu désert, à l'écart des grands axes de circulation, a attiré une population probablement attachée à l'origine au service du monastère; placée sous sa protection, elle s'est peu à peu organisée en agglomération relativement autonome.

 

À l'évidence, ce site ne fut pas choisi au hasard, si l'on considère ses nombreux attraits: les hauteurs bien exposées pour la vigne et le bassin de l'Artière propice aux vergers; il n'est donc pas surprenant qu'un important habitat gallo-romain, qui survivra jusqu'au Haut Moyen Âge (donc peu de temps avant la fondation de l'abbaye), ait été récemment découvert lors des campagnes de fouilles de sauvetage du site du Champ de Madame, entreprises entre 1992 et 2000, préalablement à l'aménagement de la racade routière.

Il est à souligner que ce site avait été abandonné depuis peu de temps au moment où l'abbaye fut fondée, en 665, cristallisant auprès d'elle un nouvel habitat... 

 

Cela ne m'a pas surpris, car j'avais entendu mon grand père Pierre Pageix raconter que le souvenir d'une vaste villa gallo-romaine persistait dans le nom du terroir de La Ville; des vestiges apparents ou mis au jour à l'occasion de travaux agricoles en apportaient presque quotidiennement la preuve (canalisations et poteries diverses). On peut d'ailleurs noter que la carte de Cassini de 1775 (voir l'extrait ci-après), où Beaumont est indiqué avec un contour ovale, indique un seul lieu-dit voisin, au sud du bourg, entre celui-ci et l'Artière: "La Ville". Ainsi, peut-être l'ensemble Gallo-Romain découvert au sud de ce cours d'eau s'étendait-il au nord de celui-ci?

 

Deux ensembles urbains se sont peu à peu formés l'un près de l'autre sur le site de Beaumont, sans que l'on puisse évaluer leur ancienneté relative: l'un d'eux, Belmont le Puy, s'appuyant sur l'abbaye fortifiée, et l'autre, La Ribeyre, autour de l'église Notre-Dame de la Rivière.

 

Une première enceinte a été édifiée pour la protection du bourg de Belmont le Puy (peut-être vers le début du XIIIe siècle).

 

À une époque indéterminée, mais assurément avant le XIVe siècle, des terrains ont été allotis en parcelles régulières vouées à la construction: Las Pedas, ou Les Pèdes, au Nord du bourg, Las Chambras, au Sud. Contrairement au premier, dont l'urbanisation ne s'acheva qu'à a fin du XVIIIe siècle, le second se développa rapidement, constituant l'extension vers l'Est  de la Ribeyre. Il est très probable qu'il s'agisse là de deux "villes neuves", au sens que l'on accorde habituellement à ce terme (d'après P.F. Fournier, dont je salue ici la mémoire en pensant à l'aide bienveillante qu'il m'apporta pour des transcriptions ou des interprétations et, tout simplement, par ses encouragements).

 

Au cours du XIVe siècle, l'abbaye s'est étendue vers l'est, avec l'aménagement de l'enclos de Béliégart (appelé plus tard Beauregard) bordé au sud par la muraille du Cour Barant (appelé plus tard appelé Corboran), et c'est peut-être au cours de cette phase d'extension de l'emprise de l'abbaye que la basse-Cour, au sud de l'abbaye, a été aménagée pour la sécurité des habitants de la Ribeyre. 

 

Enfin, probablement au début du XVe siècle, motivée sans doute par la reprise des troubles (deuxième phase de la Guerre de Cent Ans avec ses désordres intérieurs et les passages incessants de gens de guerre), l'édification d'une deuxième enceinte a permis aux habitants de la Ribeyre d'être dotés d'une protection plus efficace que celle de la Basse-Cour, dont le rôle initial semble d'ailleurs avoir été très vite abandonné. Cette enceinte fut construite au prix de destruction de nombreuses maisons pour aménager le rempart et son fossé.

On peut noter qu'en 1426, cette deuxième enceinte n'existait pas; le premier document trouvé qui la mentionne est un compte de 1526 (*), ce qui ne nous éclaire pas quant à la date précise de sa construction.

(*): Cette année-là, les Elus Georges Guybeart (Guybert) et Anthoine Vialleneuve (Villeneuve) et les Commissaires aux réparations Jacques Bosse Chaptard et Anthoine Annet Courton Bochier firent aménager les abords des murailles de la porte de l'Olme jusqu'à la porte Basse. La même année, par crainte d'une bande armée, on ferma les quatre portes et l'on ordonna le guet.  (cf Beaumont au XVIe siècle, JP).

Les portes étaient également fermées lors des périodes d'épidémie de peste (1502, 1526, etc.: voir article "La peste à Beaumont") et lorsque les Elus et les collecteurs particuliers levaient les impôts (taille royale, crues, équivalent ou quittance du sel, taille de la Toussaint de Madame, cens dûs à la Charité, etc.) 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Annexe 1: Extrait de la carte de Cassini: carte générale de la France, Clermont-Ferrand, N° 52, feuille 110 établie en 1775-1776 sous la direction de César-François Cassini de Thury, (1714-1784, petit-fils du grand astronome). Noter que le seul terroir indiqué, au sud de Beaumont, est "La Ville"...

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

 

Évolution du bourg du XIe au XVIe siècle. Jacques Pageix 1979-Reproduction non autorisée.

 

Ces étapes d'évolution du bourg sont regroupées sur la figure ci-dessus.

 

 

 

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8-Quelques énigmes et frustrations en guise de conclusion provisoire...

 

-Une énigme...

 

Au Moyen Âge, l'abbaye et les habitants se partageaient l'église Saint-Pierre: le chœur était dévolu à abbaye et la nef aux habitants. J'ignore malheureusement l'origine et la raison de cette situation. Dans une lettre du 14 janvier 1702, adressée au Révérend Père Dom Jean Mabillon, de l'abbaye de Saint-Germain des Prés à Paris, Dom Pierre Laurent, moine bénédictin de l'abbaye de Saint-Alyre à Clermont, faisait allusion à un transfert des religieuses, ordonnée en 1123 par le Pape Calixte II : "J'ay vû un petit memoire ou il est (dit) que les Religieuses de cette Abbaye furent transferees d'une aure Eglise qui n'y est pas nommee dans celle de St Pierre par l'autorite (du) Pape Calixte 2 l'an 1123". Cette lettre épaissit le mystère et la solution dort peut-être dans les caves du Vatican...(*)

(*): Bibliothèque Nationale, Manuscrit latin 12691, lettre insérée dans Monasticon benedictum, F°s 301/302).

 

Pierre Audigier (+ en 1744), qui, semble-t-il, s'en est probablement inspiré, ajoute encore à ce mystère, même s'il nomme "l'autre église" qui serait selon lui Chantoin. Il écrivait dans son histoire des villes et localités de la Limagne (Manuscrit français N° 11478, Tome 4, P. 124):

" Ce lieu est un gros village environné de murailles placé sur une éminence à un quart de lieue de Clermont du costé de midy. Son nom luy convient à merveille puisqu'il jouit d'une veüe incomparable, et se trouve au milieu d'un païs charmant, et qui produit de tout en abondance. Il y a deux paroisses l'une dédiée à Saint-Pierre et l'autre à Notre-Dame.

"Le plus grand ornement de ce lieu est un monastère de filles qui sont gouvernées par une abbesse; on n'en connaît guère en Auvergne de plus ancien. Elles sont de l'ordre de Saint Benoît, et quelques uns croyent que ce pourroit bien estre les religieuses qui estoient dans l'abbaye de Chantoen près de Clermont dont il est parlé dans la vie de Saint Prix Evesque de Clermont. On croit qu'on les tranfera de Clermont à Pauliac près du Pont du Chasteau et de Pauliac à Beaumont (...) On ignore le temps qu'elles quittèrent Pauliac pour aller faire leur séjour à Beaumont".

 

-Et quelques frustrations...

 

-Dans le terrier de 1426, les biens allodiaux sont rares; de ce fait, le parcellaire a pu être reconstitué en quasi totalité, à l'exception toutefois de l'extrémité ouest du bourg qui devrait être confirmée. Peut-être échappait-elle à la censive seigneuriale?

 

-En l'absence de terrier pour le XIVe siècle, il n'a pas été possible d'entreprendre une reconstitution du parcellaire. Une liève de 1379, simple énumération des biens sans description des confins, a simplement permis de supposer que le bourg n'avait guère changé entre-temps puisque l'enceinte primitive et la basse-cour y sont évoqués. On a pu néanmoins esquisser un plan de Beaumont donnant la répartition des habitations au sein de chacun des quartiers et terroirs lorsqu'ils sont désignés dans la liève (extérieurs et intérieurs au bourg). Cette ébauche a montré que, contrairement à ce qui apparaît en 1426, il existait en 1379 un habitat éloigné et dispersé à l'extérieur du bourg. 

 

-Reste à déterminer la date de construction de cette première enceinte, de même que celles de certains allotissements concédés par l'abbaye (Las Pedas au nord et Las Chambras au sud), qui furent voués à la construction selon des règles précises (obligation de construire dans un délai d'un an notamment). 

                                                                            

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9-Pour Conclure...

 

Pour expliquer comment ce vieux bourg s'est bâti au fil des siècles, j'ai délibérément opté pour une présentation qui ne suit pas une chronologie normale, mais qui permet de remonter par bonds successifs dans le passé; j'y tenais absolument car cela restitue fidèlement ma méthode de travail: prenant appui sur la trame tangible du parcellaire de 1831, et muni de toutes les connaissances acquises par un dépouillement quasi exhaustif des fonds d'archives publics et privés, je suis parvenu à fixer peu à peu la physionomie de ce cher Beaumont à chaque étape significative de son histoire.   

Je reprends ici à mon compte cette phrase écrite de la main de Jacques Pageix, mon arrière...arrière grand oncle, sur la dernière page de la matrice cadastrale qu'il rédigea en 1791:

 "Finis honorificus grande opus coronat"

 

                                                                              Jacques Pageix 1979...

 

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10-Quelques illustration tirées de "Beaumont, histoire urbaine"

"Beaumont

"Ce lieu est un gros village environné de murailles placé sur une éminence à un quart de lieue de Clermont du costé du Midy.

"Son nom luy convient à merveille, puisqu'il jouit d'une vue incomparable, et se trouve au milieu d'un puis charmant et qui produit de tout en abondance. Il y a deux paroisses l'une dédiée à Saint Pierre et l'autre à Nostre Dame (de la Rivière) avec un monastère de filles de l'ordre de Saint Benoist".   

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Chanoine Pierre Audigier (+ en 1744), Histoire de l'Auvergne, Bibliothèque Nationale, Manuscrit français N°s 11477 à 11486, Ms 11479, T5, P. 162 et Ms 11478,T4, P. 124.

 

Les plans présentés ici sont tirés de mon ouvrage écrit en 1979-81:

Il s'agit des reconstitutions des "plans cadastraux" de 1543 et de 1426. J'ai ajouté le plan des quartiers et des rues en 1426, qui sont désignés, eux-aussi, comme confins dans le terrier. 

 

1-Plans de 1543:

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Plan parcellaire de Beaumont en 1543-Jacques Pageix-1980-Reproduction non autorisée.Les chiffres renvoient aux noms des tenanciers (cf ouvrage supra-cité)

 

2-Plans de 1426 (aspect physique):

 

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Plan parcellaire de Beaumont en 1426-Jacques Pageix-1979-Reproduction non autorisée. Pour des raisons évidentes, les noms des tenanciers n' y ont pas été indiqués. 

 

Légende du "cadastre" de 1426 (complément):

Tour sur la façade sud du monastère: "Turrim (tour) de la Chambra Croya contiguis au parlador".

On aperçoit au-dessous "ung conduyt de las chambras dicte domine Bellimontis"... qui n'était ni plus ni moins que l'égout de l'abbaye (à ciel ouvert);

En rouge: les constructions couvertes;

En bleu: les bâtiments remarquables: Églises, Abbaye, loges abbatiales, bancs de la boucherie, pressoir, cuisines, Four banal, colombiers, chapelles, Maisons du Saint-Esprit, cures.

Noter le pont-levis sur le fossé le long de la façade ouest de l'abbaye et la poterne permettant de descendre dans la Basse-Cour;

En violet: loges de la Basse-Cour;

En vert hachuré: jardins;

En vert pointillé: jardin abbatial du Pla, cloître, enclos de Béliégart;

vvvvv: vignes.

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Beaumont en 1426. Noms des rues et des quartiers. Reconstitution Jacques Pageix-1979-Reproduction non autorisée.

 

Légende pour le plan de 1426 (noms des quartiers et des rues):

 

1-Les quartiers:

 

-Au nord:

 

Las Pedas; Las Veyrias; Borchani; Daux Sétis.

 

-Au sud:

 

Le Peschier; La Fonteta; L'Olme, Le Terailh; Daux Gauris; Las Chambras; Le Chaufour.

 

-Dans le bourg:

 

La Porte Réale; La Conche; Le Pla; La Porte Basse; Le Cortial; La Basse-Cour.

 

2-Les rues:

 

Au nord:

 

Charreyre de Las Pedas; charreyre de La Porte Réale; Charreyre Dau Sétis ou Du Ventadour; charreyre de La Fontaine Del Breulh.

 

Au Sud:

 

Charreyre Beate Marie de Ripperie; charreyre du Terailh; charreyre Dau Bossa ou de l'Olme; charreyre du Saint-Esprit; charreyre Dau Gauris, charreyre de Las Chambras; charreyre Dau Chaufour.

 

Dans le bourg:

 

Charreyre de La Conche; charreyre Del Pla; charreyre de La Porte Basse; charreyre de La Porte de Claustre.

 

Voici quelques reconstitutions 3D également tirée de mon ouvrage:

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

La Porte Basse. Son ravelin et sa bretèche.Jacques Pageix-1979-Reproduction non autorisée. 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

La vieille Porte du Terrail, flanquée, à sa gauche, de son corps de garde et à sa droite, d'une tour dont la trace subsiste malgré sa démolition (on notera le ré-emploi judicieux en contreforts) Jacques Pageix-1979-Reproduction non autorisée.  

 

Voici enfin un relevé fait en 1978 avec mon ami Baptiste Michel dans sa vieille maison du quartier du Plat, où il stockait ses peintures... et dans laquelle nous fîmes quelques trouvailles...

 

Le manteau de la cheminée en chêne, une fois décapé, révéla les inscriptions suivantes:

 

-Un cœur stylisé surmonté d'une croix avec les initiales I.P. (probablement Iacques Pageix; voir la photo du fer à marquer les tonneaux dans l'article sur le ban des vendanges);

 

-L'insription "A(mable) Laveyrie": il fut le Syndic de la commune au cours des dernières années de l'Ancien Régime;

 

-Les armoiries stylisées de Beaumont (voir l'ouvrage de P.F. Fournier sur les armoiries municipales-Revue d'Auvergne).

 

 

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Relevé fait en 1978 avec Monsieur Michel, dans une maison lui appartenant. Jacques Pageix. Reproduction non autorisée.

Histoire d'un bourg viticole: Beaumont

Le plan parcellaire de 1426-Vue d'ensemble du plan (100x80cm) -Jacques Pageix fecit-1980-Reproduction non autorisée.     

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Published by histoiresetbiographies - dans histoires et biographie
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27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 22:02

 Nos parents,

 

le service militaire

 

et les guerres.

 

 

Quelques aspects, du Moyen Âge à nos jours.

 

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ppageix-copie-1.jpg

 

 

 

 

Mon grand père Pierre Pageix-Cromarias (1877-1961)

Photo prise en 1897 lors de son service militaire

accompli dans la musique (saxophone alto).

(noter la lyre cousue sur ses épaules)

 

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Jacques Pageix 2013 

 

Avant-propos.

 

Cet article vise simplement à regrouper tous les souvenirs et les documents de notre famille autour d'un thème, la vie militaire, tout en essayant de répondre à ces questions: comment nos parents accomplissaient-ils leur service militaire et comment un très petit nombre d'entre-eux parvenaient-ils à y échapper? Enfin, comment se comportaient-ils lorsque la France entrait en guerre et que le devoir les appelait à servir leur pays? Aujourd'hui, aucun de ces parents n'est en vie...

 

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1-Nos ancêtres et le service militaire du Moyen Âge à la Révolution.

 

1-1-Au Moyen Âge tout comme au XVIe siècle, à Beaumont, nos ancêtres durent assurer la garde des portes de la ville, l'entretien des fortifications, et le maintien en état de l'armement, en particulier pendant les troubles liés à la guerre de Cent Ans, où les routiers et autres troupes jamais démobilisées parcouraient le pays, pillant et rançonnant. Le service du guet aux portes et aux remparts faisait partie d'obligations très anciennes, contractées avec l'abbaye (cf notamment la transaction de 1372 entre l'abbesse et les habitants au sujet de l'entretien des fortifications). Tout refus était puni: ainsi, Guillaume Serra fut condamné pour avoir refusé de garder la porte le jour de Pâques 1372...

À tour de rôle, les habitants étaient tenus de faire le guet aux remparts et aux quatre portes de la ville. Les élus et les "commissaires aux réparations" parcouraient les remparts et les corps de garde, la nuit, pour vérifier que les guetteurs ne dormaient pas, et, fait curieux, ils leur distribuaient du vin... En période d'insécurité, la surveillance était renforcée: on faisait "grand guet", en disposant six hommes à chaque porte, dans les corps de garde.

Bien sûr, le guet était requis en période de guerre; il l'était aussi lors des épidémies de peste, où il fallait empêcher les malades (avérés ou soupçonnés d'être atteints) de s'introduire dans la ville (voir l'article sur la peste à Beaumont figurant dans ce blog: le guet était aussi destiné à protéger le bourg des intrusions de gens atteint de ce terrible mal, qui étaient refoulés vers les "cabanes").

On constate pourtant que ces gardiens ne furent pas toujours très disciplinés...

Ainsi, en période de peste, le 27 août 1505, des beaumontois eurent maille à partir avec la justice abbatiale: Pierre Goujon et Antoine Delusse se virent infliger une amende pour n'avoir pas "gardé la porte royale (la porte Réale) pour la conservation de la ville" et Antoine de Mezet et Pierre Saurel, chargés de garder la porte de l'Olme, parce "qu'ils (ne) devoient pas boyre s'ils la gardoient".

Pour certains, la tentation de sombrer dans un sommeil réparateur, ou d'aller vider un pichet au cabaret voisin était parfois la plus forte...Elle les détournait du devoir de veiller aux portes et aux remparts pour assurer la sécurité de leurs concitoyens. (Il existait une auberge près de la porte Basse, tenue par Gaspard Auberoche, qui sera reprise plus tard -vers 1605- par Pierre Pagheix notre ancêtre beaumontois qui mourra lors de l'épidémie de peste de 1630/1631).

Naturellement, on relève de nombreux témoignages sur l' obligation pour les habitants d'accomplir le service du guet, non plus en période de peste, mais bien pour prévenir les intrusions de gens de guerre, et se prémunir contre leurs exactions.

 

Beaumont au début du XVe siècle: Reconstitution faite en 1979 à partir du terrier établi en 1426 pour l'abbesse Agnès de Montmorin par le notaire Jehan Blauf...

 

1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).
1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).

... Et au milieu du XVIe siècle (1543) Reconstitution faite en 1979 à partir du terrier établi pour l'abbesse Françoise du Vernet par les notaires Étienne Mège et Jacques Cros.

 

Depuis le désastre de Pavie, en 1525, où François 1er fut capturé (voir plus loin), des bandes armées, revenue en France après avoir participé aux guerres d'Italie, battaient la campagne. Ces troupes sans discipline ravivaient ainsi le triste souvenir des Grandes Compagnies de la Guerre de Cent ans, dont on eut tant de mal à se débarasser. Voici quelques faits:

"Le samedi XXe jour du dict moys de julhet que la bande (du) cappitaine bonyvat passat et allat louger a Romaignhat Ceyrat oulme (Opme) Saulzet, Clemensat boysagoulhs (Boisséjours) et autres villaiges circonvoisins, les habitants firent demeurer les esleucts affin que le peuple de la ville ne sortit point dehors la ville et pour cause qu ils se dobtoient que les gens d armes vinssent en ceste ville ainsi qu on disoit que la volloit asalir (assaillir) de nuyt ne (et non) de jour". Il devait s'agir d'une armée conséquente pour que son cantonnement soit réparti sur un aussi grand nombre de localités.

Tant que dura l'alerte, les dispositions suivantes furent prises par les élus Georges Guybeart (ou Guybert) dit Souton et Antoine Vialleneuve, assistés des Commissaires  (Commissaires aux réparations) Antoine Annet Courton Bochier et Jacques Bosse Chaptard, du Sergent de ville Pierre Montoloix (on appréciera ce nom évocateur pour un Sergent), et du Clerc Loys Phelupt.

Comme nous allons le voir, il passèrent ainsi plusieurs nuits sans dormir, à la belle étoile, visitant sans relâche les portes et les remparts pour veiller à la bonne exécutions de leurs instructions:

"Le dict jour mesme les dicts esleucts ensemble les deux commissaires devers le soir de bonne heure commanderent le guayt (le guet) par les quatre portes de la ville et murailhes six hommes a chesque porte toute la nuyt parce qu il avoit este dit par les habitans que l on fict gros guayt par ce qu il estoit bruit que les gendarmes devoient venir en ceste ville de nuyt ne (et non) de jour. Ampres qu ils heurent commande le guayt et suyvy les portes pour voir et scavoir si le guayt estoit venu et arive a chesque porte ils s en allarent sopper ensemble".

Après cette collation  réparatrice, qui ne leur coûta que deux sous et neuf deniers, ces honorables personnages "demeurarent toute la nuyt ampres (auprès) du guayt et le visitarent de porte en porte toute la nuyt. Ils bailharent et donnarent deux pots de vin (environ 30 litres!) au guayt pour leur donner à boyre ainsi qu il avoit este dit et ordonne par les habitants"! De nos jours, cette sympathique distribution de vin aurait été assurément remplacée par une pause café, plus propice à tenir nos guetteurs bien éveillés!...

Le lendemain dimanche, après avoir "vacqué tous quatre ampres le guayt toute la nuyt sans boire ne manger", "ils visitarent les gardes des portes devers le matin" et allèrent dîner.

L'après midi du même jour, les deux Élus et l'un des Commissaires, Antoine Annet Courton, "s'en allarent a Clermont pour achapter de la poudre de canon et de(s) pierre(s) de plum (plomb) pour les acabiutes (acquebutes) qui sont en ceste ville par le commandement et ordonnance des habitants". Comme on le voit, les Élus craignaient que leur ville eut à subir un siège en règle. Ils s'en furent donc courageusement à Clermont pour s'approvisionner en munitions supplémentaires. Là, ils achetèrent deux livre et demi de poudre et cinquante deux balles, pour la somme d'une livre tournois. Les balles devaient être de gros calibre, et pouvaient même fort bien se présenter comme de petits boulets, pour armer les "acabiutes".

Je pensais que ces armes à feu étaient probablement très lourdes et difficilement transportable, comme le sont les couleuvrines et qu'elles devaient être installées à poste fixe derrière les "canardières" des tours de l'enceintes. Toutefois, on peut en lire une description dans l'ouvrage illustré "Costumes militaires français de 1439 à 1789", tome 1, par MM de Noirmont et de Marbot, Paris, Clément Éd. 3 rue des Saints-Pères, planche 15, Infanterie, 1507: "Quelques soldats portaient des bâtons à feu ou hacquebutes courtes et de petit calibre. Cette arme n'était que des coulevrines à main perfectionnées. Elle était pourvue d'un serpentin qui, mis en mouvement par un ressort, approchait de l'amorce la mèche allumée. C'était alors une invention récente. Le nom d'acquebute qu'on trouve employé dans quelques historiens de la fin du XVe siècle, et qui remplace définitivement, à l'époque dont nous parlons, celui de coulevrine, dérive de l'allemand haken-büchse (arquebuse à croc)..." (voir lithographie ci après).

Les Élus rapportèrent ces munitions le soir même à Beaumont où, "amprès vespres, Jacques Bosse, Commissaire, ensemble Loys Phelupt, clerc de la dicte ville, commandit le guayt pour toute la nuyt es portes de la ville le nombre de XIII hommes. Amprès que les esleucts et Corton commissere furent venus de clermont qu estoit bien tard, il suivyrent le guait par les portes de la ville (pour) voir si le guayt et personnes commis y estoient tous et se trouvarent tous a chesque porte (puis) ils s en allarent sopper tous cinq (...) Ampres qu ils heurent soppe, ils suivyre les portes pour voir le guayt s il dormoit et si y estoient trestous toute la nuyt de porte en porte ils donnarent a boyre le nombre et quantite de dix huit quartes de vin"!...(environ 32 litres). 

Ainsi, comme on l'aura compris, grâce à leur compte rendu fort précis, les Élus vérifièrent ce soir-là consciencieusement que l'effectif du guet, réparti aux quatre portes de la ville, était bien au complet, et que nul ne s'était assoupi. À chaque corps de garde, composé de six hommes, on distribua encore une ration de vin et des chandelles. On peut aisément imaginer ce que dut être pour nos ancêtres beaumontois ces longues nuits d'été, passées à veiller dans la crainte d'une attaque soudaine; on devine aussi l'atmosphère qui devait régner dans ces corps de garde, éclairés à la chandelle, où les hommes, un peu échauffés par le vin et le jeu, se tenaient malgré tout prêts à se saisir de leurs armes à la moindre alerte...

Par bonheur, il ne se passa rien pendant la nuit. Toutefois, le lendemain dimanche 21 juillet, toujours prudents, les "esleucts et commisseres firent rester dans la ville les habitans que n en sortit personne dehors la ville pour la cause des gens d'armes qui desloagarent (délogèrent) le matin de leur lougis (logis) pour ce que tout avoit crainte qu ils vinssent en ceste ville donner une bruslée à la ville (l'incendier) et n y viendrent point graces a dieu".

Beaumont évita donc de justesse de devoir héberger un contingent de soudards, contrairement à certains villages voisins moins chanceux, ou moins bien fortifiés, où la soldatesque s'était installée pour un temps. Les beaumontois pouvaient donc craindre que ceux-ci, vexés de n'avoir  point été reçus, ne revinssent nuitamment en force, pour assaillir et occuper la ville. La veille, "environ mydy du dict jour", ils avaient tout de même cherché à se les concilier en "donnant à manger et a boire a deux gens d'armes a la porte Royal"! Il est probable que le passage de ces troupes ne se faisait pas sans dommages pour les cultures et les vergers environnants, sans parler des troupeaux laissés dans les prés...

 

 

 

 

La porte du Terrail.

 

 

 

 

La porte Basse.

 

 

Deux des quatre portes de la ville reconstituées (dessin Jacques Pageix, 1980):

 

La porte du Terrail, au sud du bourg, dont les vestiges subsistent encore, restituée à partir d'une vieille photo (plaque en verre vers 1900), et la porte Basse, au nord-ouest du bourg (reconstitution).

La porte Basse, au nord-ouest, dont il ne reste aucun vestige (il s'agit donc d'une reconstitution très approximative).

L' autre porte de la vieille enceinte de forme oblongue, qui protégeant le bourg de "Belmont le Puy" (correspondant à la paroisse de Saint-Pierre), et s'appuyait sur l'enceinte quadrangulaire de l'abbaye Saint-Pierre (seule enceinte urbaine jusqu'à la fin du XVe siècle), était la porte Réale, au nord est, qui à l'évidence était la porte principale par laquelle on entrait dans le bourg en venant de Clermont (c'est à cette porte que les nouvelles abbesses se présentaient aux élus pour son installation et l'échange des serments).

Une nouvelle enceinte destinée à protéger les quartiers au sud du bourg, dits "de la Ribeyre" (correspondant à la paroisse de Notre-Dame de la Rivière) fut bâtie probablement à la fin du XVe siècle. Elle avait deux portes: la porte de l'Olme au sud, disparue depuis, et la porte du Chaufour à l'est, dont il ne subsiste que des vestiges (tour de flanquement); cette nouvelle enceinte s'appuyait sur le beffroi-clocher de l'église Notre-Dame de la Rivière qui servait de tour de guet. Avant la construction de cette deuxième enceinte, lorsqu'un danger était signalé, les guetteurs postés au sommet du beffroi sonnaient le tocsin et les habitants de ces quartiers montaient alors vers l'abbaye pour se réfugier dans sa basse-cour (voir "Histoire d'un bourg viticole, Beaumont-lès-Clermont, origines-XIXe siècle). 

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1-2-On s'accorde à dire que le XVIe siècle fut avant tout celui de la Renaissance. Il fut aussi celui des guerres d'Italie: commencées sous le règne de Louis XII, elles se poursuivirent  sous celui de François 1er et ne cessèrent qu'en 1559, à la fin du règne d'Henri II. Suivirent les guerres de religion, commencées en 1562 et terminées avec Henri IV et son Édit de Nantes promulgué en 1598.

Si les troubles liés aux guerre religieuses furent souvent directement supportées par les populations (qui en furent même parfois les acteurs), les guerres d'Italie, menées par le roi sur des théâtres lointains, n'en furent pas moins ressenties douloureusement par nos ancêtres qui durent -comme on le verra- contribuer à l'effort de guerre sous des formes diverses.

Ainsi, le financement des guerres d'Italie augmenta le poids des impôts royaux, entraînant le recouvrement de "crues" ou suppléments de la taille. Après le succès bien connu de Marignan en 1515 vint la défaite de Pavie en 1525, la capture du roi François 1er par Charles-Quint, son emprisonnement à Madrid, puis sa libération en échange des enfants royaux qui, à l'initiative de Louise de Savoie, mère du roi et régente du royaume en son absence, ne purent être récupérés qu'au prix d'une lourde rançon. Tout ceci et la guerre qui continua sous son règne entraînèrent des dépenses extrêmes que durent supporter les contribuables.

Ajoutons que le passage des gens de guerre souvent sans scrupule, et qu'il fallait héberger, maintint pour longtemps un climat d'insécurité dans les campagnes et nos ancêtres durent rester vigilants, de jour comme de nuit, derrière l'enceinte de leur petite localité fortifiée, que leurs "commissaires aux réparations" devaient entretenir en bon état défensif...

 

Enfin, à plusieurs reprises, les habitants furent requis d'équiper de pied en cap un soldat, comme ce fut le cas le samedi 15 juillet 1542:

 

Les élus "fermarent les portes (de la ville) et firent assemblée générale". Il "fust advisé par la dicte assemblée qu'ils allassent à Clermont chercher un pyonier". Notons au passage qu'il s'agissait assurément d'un pionnier, tels que le définissent les ouvrages spécialisés, c'est à dire d'un soldat chargé d'aplanir le terrain pour le passage de l'artillerie, et de procéder aux terrassements et aux creusement des ouvrages militaires nécessaires à l'attaque ou à la défense des places fortes (c'est ce qu'on appelera plus tard des sapeurs). Des bataillons de pionniers furent constitués à cet effet dès le règne de François 1er (*).

 

Nos élus se rendirent donc à Clermont pour recruter un candidat et ne tardèrent pas à en louer un, non sans avoir bu et soupé comme il se doit. Le lundi, on s'occupa de son habillement. Ce fut là encore l'occasion d'un repas (**) à Clermont où l'on acheta le drap nécessaire pour faire confectionner l'uniforme par un maître tailleur.

 

Le mardi, ils retournèrent à Clermont avec leur pionnier pour quérir son habit et acheter son équipement: une "barghe" (casque?), des "chosses" (chausses), une "peyre de solliers", "ung bonnet et plume", "ung parpoing de toille", "la sainture de l'espée", la "tranche de fer" (bêche?) et, pour décorer le tout, une"douzaine d'aiguilhetes". On en profita bien sûr pour "gaulter et soupper".

 

Le mercredi, on lui fit endosser son bel uniforme pour l'accompagner à la "monstre", c'est-à-dire à la revue militaire, puis l'on prit deux repas, non sans avoir complété son équipement par "ung coullier", une chemise, et une épée.

 

Le jeudi, enfin, les élus jugeant sans doute que leur recrue était tout à fait présentable, l'accompagnèrent à Clermont où Messieurs les Élus du Roi ordonnèrent son départ pour Lyon. On se sépara donc. Notre jeune recrue reçut son premier "salleyre de pyonier" et, en guise de viatique, une "quarte de vin (environ 30 litres!) et des poyres". Sa besace ainsi remplie, notre pionnier s'en fut vers son destin...

 

(*): Voir l'Histoire de l'Armée Française, par le Général Weygand, Flammarion, 1938 et l'illustration en annexe tirée de son livre.

 

(**): On ne saurait leur reprocher d'avoir pris ainsi un peu de bon temps, comme nous dirions aujourd'hui, car leur tâche -même s'ils n'étaient élus que pour un an- était somme-toute très ingrate; non seulement ils devaient collecter les impôts auprès de leurs concitoyens (taille royale, crues, taille de la Toussaint de madame l'abbesse, revenus de la charité, et diverses collectes pour se rembourser des dépenses qu'ils engageaient dans l'exercice de leurs fonctions), mais ils étaient également cautions solidaires devant les Élus du Roi si d'aventure ils ne parvenaient pas à obtenir dans les délais prévus les impôts exigés. Dans ce cas, ils devaient s'acquitter des sommes sur leurs propres deniers. Mais avant d'en arriver à cette extrêmité on les voit -ce qui n'étaient pas rares- aller "pleurer" un délais supplémentaire à Clermont auprès des Élus Savaron, Nesson, Terrolles et autres auxquel ils fallait "graisser la patte" par de menus cadeaux: "chappons, canards, oyes saulvaiges", et même des "formes" (fourmes). Je dois à la vérité de dire que certains, comme Savaron, refusaient toute gratification!

Parfois, ils étaient contraints d'emprunter: ce fut le cas le mercredi 3 juillet 1527, où ils durent aller frapper "en sept ou huit maisons et marchants de Clermont pour voir si quetand leur presteroit dix livres tournois pour faire le dict payement et ne touvarent personne qui leur voulsit prester..."

 

1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).

Planche 15, infanterie, 1507, LOUIS XII, Hacquebutier. Coll. pers.

 

 

 

 

 

1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).

Les pionniers au XVIe siècle. Illustration tirée de l'ouvrage du général Weygand.

 

 

 

 

 

1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).

Le costume de notre pionnier équipé par les beaumontois devait ressembler à celui de l'homme assis, dans ce train d'artillerie du XVIème siècle. Gravure exposée aux archives de la Défense à Vincennes.

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Les bandes armées vivaient au détriment des populations; c'est ainsi que Beaumont dut supporter les garnisons, c'est à dire l'occupation de leur ville par la soldatesque dont les habitants devaient assurer les frais de séjour... 

Ces garnisons furent imposées à plusieurs reprises aux beaumontois, soit lorsqu'ils se virent dans l'incapacité de régler à temps le montant de la taille ou des crues, soit dans le cadre d'une mesure générale décrétée par le Gouverneur de l'Auvergne. Le compte consulaire de 1536 fait état des "Garnysons establyes au Bas Pays d'Auvergne par le Roy nostre sire, de la bande (troupe) de feu Monseigneur le Duc d'Albanye (*) de laquelle fust bailhé au dict Beaumont ung homme d'armes et deux archiers". Les élus allèrent à Clermont pour tenter d'en être exemptés: ce fut peine perdue... 

Les deux archers, qui s'appelaient De Galhion et Armanhac, vinrent le lundi 26 juin 1536 à Beaumont avec deux pages et cinq chevaux. Au bout d'une semaine, logés chez Gaspard Auberoche, hoste, leur dépense en "chandelle, huyle, burre (beurre), verghus, etc" commençèrent à inquiéter les élus, ainsi que celle de leurs chevaux qui avaient consommé "5 quintaux de foin et 60 mesures d'avoine. La saison était froide et pour se chauffer, nos archers brûlèrent deux cordes de bois. Ils ne vidèrent les lieux que le 16 juillet! 

(extraits de "Beaumont au XVIe siècle", Jacques Pageix, 1992).

 

 

Portrait par Jean Clouet de Jean Stuart, duc d'Albany (1482-1536),  fils de Jacques II d'Écosse.

 

(*): Le Duc d'Albany: Jean Suart, Gouverneur de l'Auvergne, du Bourbonnais et du Forez.

Ce nom d'Albany, ainsi associé à celui des Stuart, contrairement à ce que j'avais cru autrefois, ne vient pas d' une ancienne forme du nom de la ville et terre solognote d'Aubigny, qui fut donnée en 1423 par Charles VII à Jean Stuart de Darnley, en récompense des services rendus au cours de la Guerre de Cent Ans par ce prestigieux chef de l'Armée écossaise.

Albany est un nom donné au royaume d'Alba, qui s'étendait primitivement sur toute l'Écosse puis à un duché formé dans sa partie septentrionale; le deuxième fils des rois d'Écosse portait ce titre. 

 

Cavaliers en harnois complet au XVe siècle (Metropolitan Musem of Art New-York - salle des armures - photo Jacques Pageix 2016). Les gendarmes qui parcouraient l'Auvergne étaient certainement moins "rutilants" . Ceux-ci appartiennent probablement aux fameuses "compagnies d'ordonnance" créées (par ordonnance royale d'où leur nom) en 1445 par Charles VII.

 

Enfin, en 1576, en pleines guerres religieuses, les beaumontois, qui savaient décidément bien manier l'épée (*), furent requis par le gouverneur de l'Auvergne, Monsieur de Saint-Hérem, alerté par les échevins de Clermont, pour se porter sans tarder au secours de la ville de Saint-Amans-la-Chaire (ainsi appelait-on la ville de Saint-Amant-Tallende), assiégée par le redoutable Capitaine Merle (voir le dessin de Guillaume Revel ci-dessous).

On organisa une sortie avec cent arquebusiers, "les forces de la ville de Montferrand, et autres habitans d'Aubière, Beaulmont et Le Crest qui devront s'acheminer a diligence vers la dicte ville pour la reprendre ou pour le moins obvier que les ennemis ne se renforcent dans icelle!"(Arch. Dép. du P. de D., 3E/113DEP, Fds1 (1576). Délibération du 20 janvier 1576).

1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).

Saint-Amant au XVe siècle. Dessin de Guillaume Revel.

 

Merle poussa ensuite jusqu'aux portes de Clermont puis s'empara finalement de Pontgibaud. Durant cette sombre période, l'abbesse de Beaumont dût se réfugier avec ses filles à Clermont.

(extraits de "Beaumont au XVIe siècle", Jacques Pageix, 1992). 

   

(*): Ils n'hésitèrent pas à dégainer et à se battre à l'épée, lors de rixes qui les opposèrent souvent entre villages, et qui me font penser aux guerres picrocolines contées à la même époque par Rabelais, telle cette bataille qui opposa les habitants de Beaumont à ceux de Boisséjour en 1547. Les deux paroisses se disputaient à propos de l'emplacement sur lequel on devait faire brûler les broussailles et la paille. La troupe beaumontoise, une cinquantaine d'individus, "en forme hostile et armés et embastonnés d'épées, javelines, forchats et austres bastons, marchant phifre et tabourin en tête", fondit sur les habitants de boisséjour et les frappèrent, blessant Benoît Bohatier et la femme d'Anthoine Condy-Cynel (Condy évolua plus tard en Cohendy). Un nommé Gérauld Condy se vengea en se saisissant de la javeline d'Annet Grand et sur "la chaude colle" (colère), frappa Gilbert Bertrand qui "cheut à terre et alla de vie à trespas" . Géraud Condy dût s'absenter le temps d'obtenir une lettre de rémission du Roi Henri II...

Au Moyen Âge, le port de l'épée était manifestement courant à Beaumont, les habitants étant armés pour répondre aux exigences du service militaire du guet: en effet, ils devaient assurer des tours de garde aux portes et aux remparts, conformément à la transaction passée avec l'abbesse en 1372 au sujet des fortifications. 

D'autre part, les registres de justice font état de sanctions infigées à des particuliers qui ont blessé, voire tué l'un de leurs semblables d' un coup d'épée:

-En mars 1371, Pierre mitro, fut condamné pour meurtre à l'exil.

-En janvier 1372, Jehan Benayas dut payer 7 sous d'amende pour avoir porté un coup d'épée (gladium) dans le ventre de l'un de ses concitoyens!

-Dans la nuit d'un dimanche de 1374, à une heure du matin, alors qu'il était de garde, Durand Belome vit cinq personnes errer dans la ville, en armes; la femme de Jehan Verninas vint lui dire que Jehan Delhussa, Bonnet Medici, et Jehan Bertrand parcouraient la ville en armes pour tuer son mari! Ne le trouvant pas, il se rabattirent sur une ânesse qu'ils massacrèrent à coup d'épée et prétendirent qu'elle avait été dévorée par des loups! 

(voir "Beaumont, histoire urbaine" , par Jacques Pageix, 1979).

 

En cette fin de XVIe siècle, Beaumont avait cru bon de soutenir le parti de la Ligue; les échevins de Clermont décidèrent, au cours de leur assemblée du 9 décembre 1592, de faire démanteler la ville de Beaumont, dont les habitants "ont tousiours adcisté et favorisé l'ennemy (les ligueurs), faict feu de joye du massacre inhumain commis a la personne du deffunct Roy" (Henri III, assassiné le 31 juillet 1589 par le moine Jacques Clément). Le Comte fut "prié et requis de faire démanteler non seullement le dict lieu de Beaumont, mais aussi le lieu d'Aubière et tous les autres bourgs et villes estans a deux lieux autour de la presente ville qui ont tenu le party de l'ennemy, sans toutefoys permectre aucun pillage..."

(Arch. Dép. du P. de D., 3E/113DEP, Fds1 (1592). Délibération du 9 décembre 1592).

Je cite cet autre épisode de l'histoire de Beaumont, car j'ai eu récemment connaissance par mon cousin érudit d'Aubière, Pierre Bourcheix, d'un testament rédigé le 10 mars 1593 par le notaire d'Aubière, Maître Aubeny, à la requête de Saturnin Cohendy Daujau, "blessé d'ung coup d'arquebusade qu'il a receu ce jourdhuy dans la cuisse, par ceulx tenant le party de la ligue" (Réf.: Testament de Saturnin Cohendy Daujou du 10 mars 1593 (Me Guillaume Aubeny Archives Dép. du Puy-de-Dôme – 5 E 44 8). Parmi les témoins se trouvait le chirurgien qui l'opéra probablement: Estienne Ludesse, Maître chirurgien de Clermont. Le nom de Cohendy était celui de mon arrière-arrière grand mère Anne, épouse de Pierre Pageix. Un cousin Cohendy fut Maire de Royat  à la fin du XIXe siècle. Citons aussi Michel Cohendy, Archiviste du Puy-de-Dôme, auteur d'une histoire de l'Administration civile en Auvergne (1856). 

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Bibliographie pour ce chapitre:

 

Marcel JUILLARD (mon grand père évoqué dans le chapitre suivant):

1- "Chronique de la guerre de Cent ans", in revue de la Haute-Auvergne (T. 36, 1959, et 37, 1960). Cette publication, citée par Manry dans son histoire de l'Auvergne, fut malheureusement interrompue par son décès survenu en 1961.

2- "Gens d'armes d'Auvergne et du Velay à la fin de la guerre de cent ans et à l'époque de la renaissance", in l'Auvergne Littéraire, 1960.

3- "Gentilhommes d'Auvergne et du Velay au Moyen Âge et à l'époque de la Renaissance", Imp. de Bussac, Clermont-Fd.

4- "La vie populaire à la fin du Moyen Âge en Auvergne Velay et Bourbonnais d'après la chronique criminelle (XVe siècle)" in Revue d'Auvergne, N° 156, 1952.

 

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1-3-A partir du XVIIe siècle, on instaura la milice, créé en 1688 par Louvois, Ministre de Louis XIV; elle coïncidait avec le début de la guerre de la Ligue d'Augsbourg. En effet, (d'après Weygand), à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, qui entraîna l'émigration (*) de 25000  soldats et de 600 officiers, s'ajoutèrent des désertions en nombre considérable, rendant urgent un renouvellement des effectifs de l'Armée. Notons toutefois que la milice était en principe destinée à des tâches secondaires (défense de fortifications, etc.), contrairement aux troupes régulières (recrutée par des engagements volontaires) qui montaient en ligne. 

(*): Émigration ô combien regrettable selon moi: 250 ans plus tard, on retrouvera dans les rangs des unités allemandes des noms bien français, descendants de ces émigrés qui furent contraints de fuir la France après la révocation de l'Edit de Nantes: notamment les fameux pilotes Udet, Galland, Rudel, Marseille et bien d'autres...

 

Le recrutement n'allait pas sans soulever des difficultés, que les Intendants avaient du mal à maîtriser. Ainsi, en 1704, l'Intendant d'Auvergne (Claude Le Blanc, en fonction de 1704 à 1708), se plaignait des désertions et constatait "qu'il y a des fripons qui, après avoir pris de l'argent dans quatre ou cinq paroisses, désertent et vont en faire autant dans les provinces voisines"! D'autres se fondent dans des bandes de faux-sauniers.

Ces hommes sans scrupules s'offraient en qualité de remplaçant auprès d'une paroisse qui devait fournir un milicien, puis disparaissaient une fois rétribués, pour reparaître dans une paroisse éloignée et y commettre les mêmes forfaits.  

Pourtant, comme le reconnaît l'Intendant, très magnanime, "on ne pourra punir tous ceux qui désertent car il n'existe pas de Conseil de guerre pour les juger"...En marge, le destinataire de la lettre écrivait: "Il ne faut pas de Conseil de guerre pour cela, l'ordonnance permet de les envoyer aux galères sans autre forme de procès". (Extrait de "La milice d'Auvergne, 1688-1791", par Pierre Laporte, Ed. G.de Bussac, Clermont-FD, 1956et "L'histoire vue de l'Auvergne" par Manry, Sève et Chaulange, Ed. G. de Bussac, Clermont, 1959). 

 

Les Milices Provinciales ainsi créées constituèrent une forme de recrutement obligatoire, en vigueur jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.

Le règlement royal du 29 novembre 1688, suivi de l'ordonnance du 15 décembre 1688 fixait le rôle des Intendants de province (*), chargés d'établir par élection et au sein de chaque paroisse le montant des impositions et le nombre d'hommes à fournir, levés parmi les hommes célibataires ou mariés sans enfants, âgés de 18 à 40 ans, et soumis à un tirage au sort que les paroisses devaient organiser. La durée du service était variable selon la période de paix ou de guerre: de 2 à 3 ans à la fin du XVIIe siècle et de 4 à 6 au cours du XVIIIe siècle. Notons tout de même que ces prélèvements en hommes ne s'appliquaient pas à toutes les localités (les plus pauvres en étaient dispensées) et ne concernaient somme-toute qu'un nombre restreint d'individus (le nombre était fonction de l'importance de la collecte). Enfin, les villes avaient la faculté de rechercher un ou plusieurs volontaires qui venait ainsi se substituer au recrutement local. (voir "Mémoire sur l'état de la Généralité de Riom en 1697 par l'Intendant Lefèvre d'Ormesson", publié par Abel Poitrineau, Fasc. VII de l'Institut d'Etude du Massif Central, p.159).

(*): En Auvergne, l'Intendant était alors Jean-Baptiste Desmarets de Veaubourg, en fonction de 1687 à 1692.

 

Ainsi, en 1699, à Beaumont, sous l'autorité de l'Intendant d'Auvergne (Antoine François Lefebvre d'Ormesson, en fonction de 1695 à 1703) on procéda à l'équipement d'un milicien (voir gravures in fine):

 

Un mémoire, dressé en 1699 par Goughon (*), au nom des quatre consuls de la ville, consigne les dépenses engagées pour habiller un soldat, ces dépenses se substituant pour les habitants à l'enrôlement de l'un des leurs. Les obligations des habitants à l'égard de la milice, évoquées dans ce document, ne sont pas sans rappeler celles de notre pionnier du XVIe siècle.

(*): Le notaire royal du lieu, qui était alors l'un des quatre consuls de la municipalité beaumontoise

J'ai déniché cet acte aux archives du Puy-de-Dôme, à la cote 63, 3E 32 DEP/1, ce qui est original, puisque l'ensemble des sources concernant la milice se trouve dans le Fonds de l'Intendance, Séries C):

 

"État et mémoire de ce que les Consuls du lieu de beaumont l'année présente MVIc huitante neuf, ont débourcé et fourny pour le soldas de la Milice premierement 

 

"Chappitre de payement,

 

"Premierement les d(its) Consuls ont baillié et payé la somme de trante huit livres pour l abis du d(it) soldas suivant la quittance signée de savignat et girard du vingtiesme mars 1689 cy......... xxxviii Lt

 

"Plus lesd Consuls ont baillié et payé la somme de dix sept livres pour l'achept de son fuzil qu ils ont achepté pour led(it) soldas suivant la quittance de Martin armurier par devant Ducret No(toi)re Royal du vingt uniesme Mars MVIc huitante Neuf cy.......xvii Lt

 

"(Et) payé aud(it) soldas la somme de six livres dix huit sols pour deux mois neuf jours a Raison de deux Sols par jours le tout suivant l ordre du Roy et ordon(nance) de Montseigneur l Intendant cy....vi Lt xviii S

 

"Plus Ils ont aussy baillé et payé la somme de quarante deux Sols pour achept son paire de soulier qu ils ont donné au soldas pour aller faire les Reveues (revues de détail) cy.......x L ii S 

 

"Plus Ils ont baillie et payé a Josat la somme de Cinq livres pour la valleur d une Espée avecq Son Sainteron que lesd(its) Consuls avoint enpruntée pour donner aud(it) Soldas pour faire les Reveues laquelle Il perdit(!), suivant la quittance dud(it) Josat du Vingiesme may 1689 cy.......v Lt

 

"Plus lesd(its) Consuls ont aussy baillié et payé aud(it) soldas la somme de quarante livres lors de son départ que les habitans du lieu lui avoinct promis lors de son Engagement par l acte de desliberatoire de sa nomination du 3e Jour de fev(rier) 1689 et Suivant la quittance dud(it) Soldas du douze apvril 1689 cy..........xL Lt

 

"Chapitre de despance

 

"Premierement Lesd(its) consuls ont fourny et depance trois livres tant pour l acte de nomina(ti)on papier timbre payement de le (sic) scribbe que depance faicte aveq led(it) soldas et autres la somme de trois livres cy..........iii Lt

 

"Plus lesd(its) consuls ont fourny & depance la somme de quarante Sols qu ils ont depance aveq led(it) Soldas au lieu de St-bauzire le jour de la première Reveue ou pour la Couchée cy..........xL S

 

"Plus la somme de vingt Sols qu ils firent et depance aveq led(it) soldas en la ville de montferrand lors de la seconde Reveue lequel le s(ieu)r bourdaix Capitaine donna Congé aud(it) Soldas cy ....................xx S

 

"Plus lesd(its) Consuls ont baillié et payé a Mr le Recpveur des tailles la somme de Unze livres pour la surpaye des officiers de lad(ite) milice Suivant la quittance du S(ieu)r lascas cy ........xi Lt

(note en marge d'une autre main: "officiers ce n'est pas dans le calcul").

 

"Plus lesd(its) ont depance la somme de douze livres en depance pour la nourriture dud(it) Soldas cy ........xii Lt

 

"Faict et Certiffie le presant memoire estant veritable le premier Juin M VIc huitante (neuf).

"Goughon Consuls dud(it) lieu"

 (Le total des dépenses s'élevait à 127 Livres Tournois).

Notons que ce milicien occupa notre consul de février à mai 1699, pour son équipement et son entretien, et pour les participations aux revues (au XVIe siècle, on disait la "monstre", du verbe monstrer). Encore fallut-il à nouveau lui acheter l'épée et le ceinturon qu'il avait perdus!

 

--o-- 

1-Nos parents et le service militaire (1ère partie:Moyen Âge, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles).

Enrôlement des paysans pour la milice à Authon (Election de Dourdan), 22 décembre 1705). Le tirage au sort. Au centre, un officier debout tient élevé un chapeau dans lequel un jeune homme tire son billet. (Illustration tirée de l'ouvrage cité-source: Bibliothèque Nationale, Estampes, Qb55).

-----  

1-4-Naturellement, la Révolution supprima la milice (le 4 mars 1791, par un décret de la Constituante). Bien qu'elle fut devenue une institution en sommeil, n'étant plus convoquée depuis 1778, et les miliciens en exercice n'étant plus eux-mêmes passés en revue, son impopularité n'en apparaît pas moins dans certains cahiers de doléance de 1789. Ceux-ci demeurent toutefois mitigés: les uns stigmatisent ces ponctions d'hommes au sein des familles laborieuses des campagnes, car la milice, comme le souligne un cahier, est la "rouille de la charrue, fléau du laboureur"; les autres demandent un aménagement plus égalitaire.

Ces ponctions restaient au demeurant très modestes au regard de la conscription obligatoire qui ne tardera pas à suivre avec la Loi Jourdan en 1798...

VOIR SUITE 2 >> 

 
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Published by jacquespageix - dans histoires et biographie
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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 16:29

Faire son service militaire vers 1900:

 

mon grand père Pierre Pageix et son frère Antony 

 

écrivent à leurs parents.

 

ooo

 

1-Le contexte familial:

 

Voici de précieux témoignages sur le service militaire, tel qu'il fut accompli à la fin du XIXe siècle par mon grand père Pierre Pageix et son frère Antony: ce sont les lettres qu'ils adressèrent à leurs parents Jean-Baptiste Pageix (1848-1919) et Bonnette Bardin (1847-1932).

Leur frère cadet, Joseph Pageix, a certainement fait son service dans les mêmes conditions, mais je n'ai pas retrouvé ses lettres.

Elles ont été écrites entre 1897 et 1902.

Appartenant à une famille de viticulteurs, ils vivaient à Beaumont avec leurs parents et leur tante Maria (1845-1905) dans leur maison de la "Place d'Armes". Pierre, Antony et Joseph avaient fait de solides études classiques (latin-grec) au collège Massillon. Les trois frères étaient encore étudiants lors de leur incorporation. 

 

 

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  Jean-Baptiste Pageix et Bonnette, née Bardin, vers 1900.

 

 

Leurs parents avaient eux-même reçu une très bonne éducation:

 

-Bonnette, élevée chez les sœurs de Gerzat, nous a laissé un cahier d'écriture où figure notamment le récit du passage de Napoléon III en Auvergne et à Beaumont, ainsi qu'un carnet de recette...

 

-Jean-Baptiste possédait lui aussi une solide instruction; il avait mené une liste pour les élections municipales de Beaumont du 3 mai 1896, et j'ai conservé le règlement de distribution des eaux d'une nouvelle source au terroir de Fromage, qu'il rédigea pour répartir l'eau entre les propriétaires et irriguer chaque parcelle. Il dirigeait la fabrique des églises de Beaumont (1), institution qui gérait le temporel des églises après la loi de 1905 sur la séparation de l'église et de l'État. Il eut à lutter, comme les autres vignerons, contre le phylloxéra, cette terrible maladie qui ravagea la vigne. Sur quelques photos, on le voit travailler avec ses fils et des aides à la confection de greffons pour renouveler les plantations (Voir l'article "Les vendanges à Beaumont").

 

À la Place d'Armes, maison où plusieurs membres de la famille vivaient "à pot et à feu", on avait un sens aigü de l'hospitalité (voir l'histoire de cette demeure). Pendant la guerre, en l'absence de leurs trois fils mobilisés, quatre soldats américains, venus avec leur régiment d'artillerie s'entraîner dans la région, furent hébergés avant de regagner eux-même le front. Joseph échangera par la suite une correspondance avec deux d'entre-eux (William Goerg, de Richmond, New-York, et Leo Connary, de Lancaster, New-Hampshire). (Voir l'article "Nos parents et le service militaire"). Récemment, j'ai retrouvé la trace de William Goerg (1892-1975): voir son portrait ci-dessous.

 

 

3américainsplacedarmes1918photjosephpageix

 

Nos amis américains à la Place d'Armes

(William Goerg est à droite)

(photo prise en 1917 devant la porte de la serre).

 

"William E. Goerg 1892-1975, world war 1 veteran".

 

 

Jean-Baptiste avait -en plus de Maria déjà évoquée- une autre sœur, Anne-Thérèse, qui était religieuse au couvent de la Visitation de Clermont-Ferrand (1842-1897) (Voir l'article à son sujet).

 

2-L'organisation militaire en Auvergne vers 1900:

 

Disons quelques mots sur l'organisation militaire en Auvergne autour de 1900:

 

La région militaire "Auvergne", avec ses 4 départements actuels plus la Loire, correspondait au 13e corps d'armée de la 1ère armée, comprenant la 25 ème division d'infanterie stationnée à Saint-Etienne et environs, et une autre, la 26ème, à Clermont-Ferrand et environs (nota: ceci est emprunté à l'article de J-F. Crohas, paru dans la revue du Cercle Généalogique et Historique de l'Auvergne et du Velay "À moi Auvergne, n° 142, 4ème trimestre 2012).

 

À Clermont et aux alentours se trouvaient différentes unités de la 26 ème division composée de brigades, régiments, escadrons des différentes armes (infanterie, artillerie, cavalerie, etc.), et en particulier:

 

  • Le 36e régiment d'artillerie de campagne (canons de 75) cantonné à Clermont-Ferrand, auquel appartint mon grand père Pierre dans un premier temps, son frère Antony, ainsi que Joseph;

     

  • Le 16e régiment d'artillerie de campagne, cantonné à Issoire, auquel appartint mon grand père Pierre dans un deuxième temps.

     

manoeuvres1

 

Photo Joseph Pageix (négatif sur plaque de verre) - vers 1900.

Il s'agit probablement d'un moment de détente pendant des manœuvres militaires près de Clermont-Fd (Camp de la Fontaine du Berger).

 

 

camplafontainedubergervc

 

Photo Joseph Pageix vers 1900 (négatif sur plaque de verre). Camp de la Fontaine du Berger  près du Puy de Dôme. On remarquera:

 

-Les soldats avec leurs képis; c'est l'été et l'on se protège la nuque avec de grands mouchoirs blancs;

-Les attelages et leurs canons, ainsi que les fourgons à munitions bien alignés au fond du camp;

-Les tentes du même modèle que celle que Pierre a dessinée dans l'une de ses lettres. 

 

 

 

3-Les lettres de Pierre Pageix (1877-1961):

 

Pierre Pageix, (Pierre Joseph), né le 28 mars 1877 à Beaumont, était de la classe 1896 (*) et portait le numéro matricule de recrutement 2127. Son signalement précise qu'il avait les cheveux et les sourcils châtains, les yeux gris, le nez et la bouche moyenne, le menton rond, le visage ovale et mesurait 1 mètre 67. Sa fiche matricule indique aussi son degré d'instruction générale, classé au niveau 3 (niveau d'instruction secondaire), et d'instruction militaire, où il est jugée "exercé". Elle précise qu'il est alors agriculteur.

 

(*): j'ai trouvé sa fiche matricule (2) aux archives départementales du Puy de Dôme dans le registre de la classe de 1897 (date de naissance, soit 1877 + 20 ans), établi pour la Subdivision de Riom (et non de Clermont).

 

Au conseil de révision, le 3 mars 1897, en mairie de Clermont-Ferrand, il fut "engagé volontaire" pour le 36e régiment d'artillerie, où il arriva le même jour et fut immédiatement nommé soldat 2e cannonier servant sous le N° 5228.

 

Le 36e régiment d'artillerie de campagne était caserné à Issoire. À l'issue d'une courte période, Pierre fut nommé soldat musicien, le 1er octobre 1897, par ordre de Monsieur le général commandant le 13e Corps d'armée en date du même jour. Dans le même temps, il passa au 16e régiment d'artillerie de campagne, stationné quant à lui à Clermont-Ferrand. Il faut souligner ici que Pierre jouait du saxophone alto dans la musique de son collège, Massillon, et qu'il joua ensuite de nombreuses années au sein de la fanfare "Les enfants d'Aubière". J'ai conservé son saxophone alto, un Buffet-Crampon des années 1880 (l'invention de Monsieur Saxe était encore récente...). Il avait commencé à me l'enseigner et me jouait des morceaux avec -encore- une grande virtuosité. Il jouait aussi de la flûte piccolo avec autant de virtuosité. 

 

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Le saxophone-alto de Pierre. Cet instrument lui fut offert par ses parents alors qu'il était enfant. Il en joua toute sa vie. Ses deux frères étaient aussi musiciens: Antony jouait du cor et de la flûte, et Joseph de l'harmonium pour lequel il retranscrivit ou composa de nombreuses œuvres liturgiques. 

 

C'est donc dans ce bel uniforme des musiciens qu'il accompagna son régiment dans ses déplacements et ses prises d'armes. Comme on le voit sur la photo, le veste était ornée de brandebourgs et la lyre musicale était cousue sur les manches.

 

 

ppageix-copie-1

Pierre Pageix vers 1897 (plaque de verre)

 

La première série de lettre concerne une longue marche au départ de Clermont pour rejoindre le camp de La Braconne, près d'Angoulême, où se trouve un champ de tir. Parti le jeudi 19 mai 1897 de Clermont, son régiment arrive le 2 juin au camp. Les lettres suivantes concernent le séjour et le retour, le 27 juillet suivant.

 

On constate, à la lecture des lettres, que Pierre, comme ses frères, est un fils aimant: il s'inquiète souvent de la santé de ses parents, ainsi que celle des cultures, que ce soit les vignes à Beaumont et environs, ou les terres de Gerzat, où sa mère Bonnette a sa famille.

 

Il a aussi une pensée pour ses camarades comme Jean-Baptiste Émuy, Alexandre Bouchet (le futur Général d'Aviation) et Félix Cohendy.

 

J'ai conservé le souvenir d'un grand père affectueux pour nous, ses petits enfants, manifestant beaucoup d'humour. (Pourtant, les malheurs de la vie ne l'avaient pas épargné puisqu'il lui avait fallu surmonter en 1935 la perte de sa fille Marguerite, alors âgée de 28 ans). Comme on le voit, cet humour est déjà bien présent dans ses lettres...(On parle de logements chez le croque-mort, etc).

Le style de ces lettres, à la fois simple et attrayant, dénote une solide culture chez les trois enfants. On notera leur sens de l'observation et surtout l'étonnement qu'ils manifestent parfois, dans leurs descriptions des localités traversées pour la première fois, car ils ne s'étaient manifestement jamais éloignés jusque-là à plus de quelques kilomètres du "cocon familial"... À ma connaissance, leurs seuls voyages furent plus tard ceux de leurs noces (l'Italie surtout: Rome, Florence, la Riviera, etc...) et quelques pélerinages à Lourdes.

 

Je n'ai malheurement pas retrouvé celles que ses parents lui adressaient en retour, le plus souvent avec un mandat pour améliorer son ordinaire. 

Lettre 1:

 

Bourg-Lastic, vendredi (18 mai 1897) 

Chers parents 

Voilà déjà deux étapes de faites. 

Mais laissez-moi vous dire avant tout que je n'ai encore rien souffert. 

Jeudi nous sommes partis à 5 heures 1/2 de Clermont et à 2 heures après avoir marché 30 Kilomètres nous arrivions à Rochefort-Montagne. Je n'ai pas besoin de vous dire comment est faite la route, vous le savez aussi bien que moi. Dans tous les cas il faisait horriblement chaud. 

Arrivés à Rochefort nous sommes allés chez les Frères où nous avons couché. Nous avions un lit pour deux et j'ai bien dormi. 

Ce matin nous nous sommes levés à 3 heures et après avoir remercié les frères de tout ce qu'ils nous avaient fait (car ils nous ont bien soigné) nous sommes partis pour Bourg-Lastic. 

A 5 heures nous arrivions, bien moins fatigués qu'hier. 

Le pays est encore plus pauvre qu'avant Rochefort on ne voit que des champs de pierres des forêts ou des prés. Mais il y a de beaux paysages, qui nous distrayaient beaucoup et nous empêchaient de trouver la route longue. 

À Bourg-Lastic nous sommes logés 6 dans la même maison. Nous avons un lit à deux. Les patrons sont très bons, ils nous ont prêté tout ce que nous avons voulu. 

Enfin jusqu'ici ça va très bien, nous ne demandons tous que la continuation. 

Demain le matin nous partons pour Ussel nous y arriverons vers 12 heures et nous y resterons en repos jusqu'à Lundi matin. 

Pour la nourriture nous sommes tout à fait bien soignés. Ainsi aujourd'hui voilà tout ce que j'ai mangé. 

Ce matin un quart de café et un quart de lait que les frères nous ont donnés avec un peu de pain. 

Un morceau de viande, et un morceau de fromage pour faire la route. 

Et ce soir la soupe la viande et les pommes de terre au four. 

Quant au vin nous l'achetons. Hier ma montre s'était arrêtée et j'étais ennuyé, mais j'ai pu la faire arranger à Bourg-Lastic, le ressort seulement était cassé. Mes pieds ne sont pas écorchés comme ceux de la plupart; hier je les ai mouillés 3 fois consécutives avec du Rhum et ce soir j'ai acheté une chandelle et je les frotterai avec avant de partir. 

Je n'ai pas encore joué, je ne jouerai que quand nous serons arrivés à Labraconne. Le chef m'a donné un Saxophone Ténor pour jusqu'après le voyage et alors je prendrai le mien. 

Tous les autres musiciens sont très gentils pour moi, et je me trouve 100 fois mieux qu'au 36e. 

Enfin tout va très bien. 

Au revoir chers parents écrivez moi le plus tôt possible pour me donner de vos nouvelles. 

Voila mon adresse 

P.P. Élève musicien à la musique de l'École d'Artillerie à Ussel 

(à suivre)

Vous direz bonjour à Mr et Mme Frémé ainsi qu'à mes camarades de ma part.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

Lettre 2:

 

Égleton Lundi (21 mai) 1897 

Chers parents 

Je viens de recevoir votre lettre. Je m'empresse de vous répondre. 

Il est midi nous arrivons d'Ussel, personne n'est fatigué. Je crois que maintenant plus on marche plus on veut marcher.

Je vais toujours à merveille, nous menons un genre de vie qui n'est pas top désagréable, et surtout très distrayant.

Samedi nous sommes partis à 4h1/2 de Bourg-Lastic où nous avions été très bien reçus. A 10h1/2 après avoir marché toujours à travers la montagne, nous arrivions à Ussel.

Là nous avons été reçus à bras ouverts par la population, chacun se disputait les soldats, tout le monde voulait en avoir.

Pour moi et mon camarade, qui est l'autre engagé comme moi nous sommes très bien tombés. Nous étions logés chez un employé de la gare qui avait l'air très à l'aise. Il nous a nourris à sa table les deux jours que nous avons resté chez lui, et il n'a rien voulu recevoir.

Ce qu'il y avait d'embêtant, c'est que notre logement était trop loin de la ville et par conséquent trop loin de l'endroit où se faisaient les appels. Ainsi de chez nous aux voitures il y avait 4 Kilomètres 800 et lorsqu'on arrive de faire 29 Kilomètres ce n'est pas très gai de faire 5 ou 6 fois ce petit voyage (Remarque: effectivement, la gare d'Ussel est à l'écart de la ville).

Pendant notre trajet de Bourg-Lastic à Ussel il y a beaucoup de choses qui nous ont fait rire.

D'abord on ne dirait pas qu'on traverse des villages; les maisons sont toutes espacées l'une de l'autre de 10 mètres au moins, elles sont cachées sous les arbres et par conséquent on ne les voit que lorsqu'on est en face car elles sont placées de chaque côté de la route, un peu en renfoncement.

2° Les gens sont extrêmement laids, on dirait plutôt des singes et des guenons que des hommes et des femmes, et puis quand on passe ils vous regardent d'un air si bête, leurs mains placées sur leur ventre que nous ne pouvons pas nous empêcher de leur rire au nez.

Malgré leur air bête, ils ont beaucoup de trucs à eux. Ainsi après chaque village on aperçoit une espèce de potence qui sert à sortir l'eau des puits. C'est une croix, d'un côté il y a une chaîne pour mettre le seau et de l' autre un gros cul d'arbre pour faire contre-poids. Seulement cet appareil a un petit défaut qui doit en attraper souvent quelques uns. Ainsi quand nous avons passé il y avait un gamin de 10 ans environ qui tirait de l'eau. Quand nous sommes arrivés près de lui il était en train de retirer son seau, aussitôt qu'il nous a vus il a voulu se dépêcher le seau qui était plein s'est renversé, le contrepoids alors a fait son effet et le seau et le gamin sont allés voir en l'air. Vous pensez si on a ri.

Enfin nous voilà à Egleton à 56 Kilomètres au milieu de la Corrèze (et non de la Creuse).

Ici nous sommes dans un café; nous y sommes 12 et je crois que nous n'y serons pas mal.

Bientôt nous allons quitter le pays pauvre pour entrer dans un plus riche, car jusqu'ici nous n'avons que vu des montagnes.

Voila notre itinéraire depuis le commencement.

 

Rochefort : (P. de D.,) le 20 Mai: 30 Km

Bourg-Lastic : (P. de D.), le 21:  25 Km

Ussel  : les 22-23 :  29 Km

Égleton : le 24:  29 Km

Tulle : le 25 :  32 Km

Brive : le 26 : 29 Km

Terasson : les 27-28 : 19 Km

Hautefort : le 29 : 28 Km

Thivriers : le 30 : 33 Km

Montron : le 30 : 30 Km

Montbron : le 1er Juin : 24 Km

Camp de Labraconne : le 2 Juin : 21 Km ( total: 329 KM) 

 

Quant à mes chaussettes je n'en ai pas encore acheté. J'en achèterai un de ces jours; les miennes sont graissées et on m'a conseillé de les garder jusqu'à ce qu'elles ne vaudraient rien.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Fremé, et embrassez Rigolette pour moi.

P. Pageix

P.S. Vous direz à Mr et Mme Fremé de venir sur la route d'Ussel et Égleton, c'est plein de mousserons.

 

 

lettre1

lettre4

     Deuxième lettre de Pierre à ses parents (pages1 et 4)

 

 

Lettre 3:

 

Juillac le 28 Mai 1897

Chers parents

Je vais toujours bien, mais c'est le temps qui ne va pas, car depuis deux jours il pleut.

La dernière lettre que je vous ai écrite je l'ai faite à Égleton, et je vous disais que je ne pensais pas être mal logé, en effet nous avions un bon lit et nous étions placés juste en face de l'endroit où étaient les voitures, ce qui nous évitait beaucoup de pas inutiles.

Le lendemain matin nous sommes partis à 4 heures, pour Tulle, nous avons eu bien beau temps. Le pays est toujours le même sauf quelques seigles que l'on recontre d'ici de là. Tout ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que d'Égleton à environ 15 Kilomètres de Tulle c'est à dire pendant 17 Kilomètres la route est bordée de cerisiers et de maronniers intercalés.

Enfin nous arrivons à Tulle avec 32 Kilomètres sur le dos. Là on nous donne notre billet de logement qui est pour chez un cordonnier, nous y allons, mais il ne veut pas nous recevoir, nous crions après lui, nous lui disons que nous allons nous plaindre à la gendarmerie s'il ne veut pas nous donner un lit ou nous payer pour en chercher un autre; enfin il se décide et il nous mène à l'hôtel là on nous donne un lit mais rien plus, ce qui fait qu'on a dépensé davantage qu'on aurait voulu.

Le soir quand nous avons eu mangé nous étions si fatigués que malgré 4 heures 1/2 que marquait la pendule nous sommes allés nous coucher sans avoir eu envie de faire le tour de la ville qui n'a pas l'air bien belle.

Le lendemain à 4 heures nous quittions Tulles et sans le plaindre car il n'y avait pas que nous qui avions été mal reçus. A 11 heures nous arrivions à Brives. C'est une ville presque aussi grande que Tulle et beaucoup plus jolie. Nous sommes maintenant dans le pays riche. Là il y a du blé mais pas de vignes. Elles ont toutes péri par le phylloxéra et le peu qui reste n'a pas une feuille que la gelée ait épargnée. Pour vous donner une idée de la gelée qu'il y a eu, je vous dirai que avant d'arriver à Tulle les arbres de la route sont tout rouges et ne montrent plus un signe de vie; à Brives nous sommes logés chez un jardinier qui demeure à 2 K(ilomè)tres de l'endroit où nous sommes, nous demeurons deux heures pour y trouver (?), et quand nous sommes installés, nous ne nous sentons plus le courage de retourner à la ville pour toucher nos vivres. Ce jardinier voyant que nous n'avions rien a eu un peu pitié de nous et pour 1f, 50 chacuns il nous a fait faire deux repas, avec quantité de fraises et de cerises par dessus le marché. Enfin on n'avait pas à se plaindre.

De Brive, contrairement à ce que nous indiquait notre itinéraire, nous ne sommes qu'allés à Juillac au lieu de Térasson et demain nous irons à Lanouaille au lieu de Hautefort, le reste n'est pas changé.

À Juillac nous restons deux jours, nous sommes logés chez un paysan qui hier soir nous a bien fait souper. Maintenant je ne sais pas s'il nous prendra quelque chose, car je crois que dans ce pays c'est l'habitude de dire qu'on ne veut rien et puis de prendre quelque chose, ainsi je viens de chercher mes souliers que j'avais portés chez un cordonnier pour faire arranger la pointe de l'un qui était percée, il m'a dit qu'il me le ferait pour rien, et quand il a eu fini j'en ai été pour huit sous de ma poche. Depuis hier à 9 heures il n'a pas cessé de pleuvoir heureusement que nous avons repos. Il faut espérer que demain le temps sera changé...

Nous avons tous un appétit d'enfer je ne sais pas si c'est la marche qui nous fait çà. Ainsi moi le matin, pendant la marche, chaque fois qu'il y a une halte de 5 minutes je mange, je crois que si la marche durait toute la journée, je mangerais toute la journée. Tous les autres sont comme moi.

Au moment où je vous écris (12 h) nous sortons de manger, mon camarade et moi, ce qu'il y a d'embêtant c'est que nous sortons de manger à nos frais; ce matin nous avons fini tout ce qu'on nous avait donné. Mais pour ce soir nous avons un bon souper pour rien, ça console. C'est égal on est pas mal, avec de l'argent on trouve tout, mais celui qui n'en a pas,...

À Juillac c'est comme à Brives il n'y a plus de vignes, mais on y replante en américains, j'en ai vu deux plantations qui sont très belles, elles n'ont pas du tout souffert de la gelée et il y a beaucoup de raisins.

Demain Samedi nous coucherons à Lanouaille (Dordogne).

Je ne crois pas avoir autre chose à vous dire.

Quand vous m'écrivez, comme je ne pense pas toujours à tout ce que j'ai à vous dire, questionnez-moije vous répondrai.

Bonjour à Mr et Mme Frémé. Vous direz à la tante Maria quand elle lira ma lettre de ne pas trop mouiller de mouchoirs parce que comme le temps est à la pluie, elle ne pourrait pas les faire sécher.

Vous embrasserez Rigollette de ma part.

La prochaine fois n'oubliez pas de me donner des nouvelles de mes frères.

Au revoir chers parents, je termine ma lettre en vous embrassant tous.

Votre fils et neveu.

Pierre Pageix élève musicien au 16e d'Artillerie à Juillac Corrèze (et demain Lanouaille, Dordogne) à suivre 

P.S. Les cerises se vendent un sou (*) la livre aussi on en mange (* un sou = 5 centimes).

 

Lettre 4:

 

Montron le 31 Mai 1897

Chers parents,

Je suis toujours en parfaite santé.

J'ai reçu hier Dimanche votre 2e lettre et je suis très content d'avoir pu vous amuser un moment.

Nous voilà bientôt à la fin de notre route nous n'avons plus que deux étapes à faire. La plupart des musiciens sont contents d'arriver, et moi je voudrais que cette vie que nous menons dure jusqu'à ce que nous soyons revenus à Clermont.

C'est à Juillac que je vous ai écrit ma dernière lettre; de Juillac nous sommes allés à Lanouaille, c'est toujours le même pays, quelques blés, des seigles, des prés et surtout des champs non cultivés.

Nous sommes arrivés à 11 heures, puis chacun s'est disposé à aller toucher son billet de logement, mais malheureusement il n'y en avait qu'un pour toute la musique, nous étions cantonnés c'est à dire que nous devions coucher dans la paille. Moi quand j'ai vu ça, j'en ai pris autre 3 avec moi et nous sommes allés chercher un lit en ville; nous en avons trouvé 2 pour 0f, 50 chacun et nous nous sommes bien reposés.

Le lendemain nous sommes partis à 5h1/2 pour Thiviers, "toujours la même route"; à environ 3 Kilomètres de Thiviers nous avons passé près du château où le Maréchal Bugeaud est né et en passant devant, la musique a joué l'air de "la casquette"; à Thiviers nous avons été logés chez un menuisier, qui a été très aimable. En arrivant il nous a fait boire et manger tant que nous avons voulu.

Aujourd'hui à 4 heures nous étions en route et pas dans une route bien gaie, car de tous côtés on ne voyait que des champs incultes où étaient des souches de vigne mortes du phyloxéra; nous avons vu quelques rares plantations nouvelles. Tout ce pays-là çà ne vaut pas encore Beaumont malgré ses vignes moitié mortes.

En route nous avons eu une petite distraction: arrivés au tournant d'un chemin, nous nous sommes trouvés en face de 2 ânes ficelés je ne sais comment après une voiture pleine de bois. Ils n'avaient ni brides ni harnais, un simple collier en bourras le retenait après le timon: aussitôt qu'ils nous ont vu ils ont eu peur, ils ont démanché leur bel harnachement ont vidé la voiture dans le ravin qui était profond d'au moins 50 mètres, et ils sont partis au galop, l'un d'un côté l'autre de l'autre, laissant leur maître désolé. Je ne sais ca qui est arrivé ensuite, car nous avons continué à marcher; en tout cas si personne ne les a arrêtés, ils courent encore.

Enfin nous voilà à Nontron, avec 32 Km sur le dos après avoir reçu une bonne rincée pendant 2 Kilomètres, et avoir eu un soleil brûlant pour nous sécher pendant 6Km. Nous avons de la chance.

Ici nous sommes logés chez le crocque-morts qui est bon garçon. Il nous a payé à boire, mais à notre grande stisfaction il n'a pu faire cuire notre souper.

Au revoir chers parents jusqu'à ce que nous serons arrivés au camp.

Bonjour à Mr et Mme Frémé.

Votre fils

Pierre Pageix élève musicien au 16e d'artillerie au camp de Labraconne Charentes

 

Pour 1 sou nous nous sommes bourrés de cerises.

Je viens d'acheter 2 paires de chaussettes à 10 sous la paire.

 

 

manoeuvres.jpg

 

Distribution des billets de logement

(Cahiers d'enseignement illustré, Uniformes de l'armée française en 1887

 dessinés par Armand Dumaresq, Ed. Ludovic Baschet, Paris. Coll. Pers.)

 

Lettre 5:

 

La Braconne 4 juin 1897

Chers parents.

Voila notre voyage fini.

Je puis me féliciter d'être arrivé sans avoir rien souffert car je suis un des rares de la musique qui sont arrivés avec 330 Km sur le dos, car beaucoup ont fait plusieurs étapes en chemin de fer.

Les deux dernières étapes se sont bien passées; chez le crocque-morts nous avons bien dormi et à Monbron avec 0,50 f. nous avons eu un lit au lieu de paille.

Enfin nous voilà au camp. Ce n'est pas très gai, car situé au milieu d'une forêt on ne voit rien que le ciel, de plus il a plu un peu toute la nuit, et dans le terrain où nous nous trouvons, qui est à peu près comme celui de Vallières, on ne peut pas se dépêtrer (?). Enfin on est content quand même, sous nos tentes où nous sommes 6, on ressemble à des sauvages. Quant au lit il est encore passable: une paillasse 3 couvertures et un traversin.

Dans 3 ou 4 jours on va me mettre sur les rangs, c'est à dire que je jouerai comme les autres. C'est le chef qui me l'a dit. Vous me demandez dans votre lettre comment il est à mon égard, eh bien il est pour moi comme pour la plupart des autres, c'est à dire qu'il ne dit rien.

Mon camarade, qui est toujours le même est très gentil, mais il a eu plus de chance d'être avec moi, que moi avec lui car sans moi c'est souvent qu'il aurait été en retard, ou qu'il n'aurait touché ni viande ni pain.

J'écrirai à mes camarades dans quelques jours car tout à l'heure, comme nous ne sommes pas encore bien installés je n'ai guère le temps.

Le jour avant que nous arrivions il a fait un grand orage la grêle a abîmé les blés qui sont autour du camp. Le tonnerre est tombé sur le magasin à fourrage du camp et a brûlé pour 1200 Kg de foin.

Je n'ai pas le temps de vous en dire plus long.

Au revoir chers parents. À un autre jour.

Bonjour à Mr et Mme Fremé.

 

 

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Votre nouveau Dahoméen 

 

      P. Pageix

élève musicien au 16e d'Artillerie

au camp de La Braconne Charente

 

Lettre 6:

 

La Braconne le 9 Juin 1897

Chers parents

J'ai bien reçu la lettre de mes frères qui m'a bien fait plaisir. Je vais leur répondre à l'instant.

Je suis toujours en bonne santé. Aujourd'hui on m'a mis sur les rangs et mes trois camarades n'y sont pas encore.

A notre grande satisfaction le temps est revenu au beau, et tant les chemins sont secs on dirait qu'il n'a pas plu.

Nous avons porté quelques modifications à nos lits. Les trois premiers jours nous avons couché sur une paillasse qui n'avait qu'une botte de paille et ma foi le 8e jour au matin quand nous nous sommes levés nos chemises étaient toutes humides, car il faut vous dire que quand nous sommes arrivés le dedans des tentes était aussi détrempé que le dehors.

Nous avons acheté des piquets que nous avons fixé dans la terre, et nous les avons reliés ensemble avec du fil de fer et nous avons mis nos 6 lits dessus, l'un à côté de l'autre. De plus nous avons loué chacun un bon matelas, auxquel il n'y a que les officiers et sous-officiers qui ont droit.

 

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Ça nous a coûté 2 f. pour la période du 16e et ça nous coûtera autant pour le 36e. C'est bien un peu cher, mais on est aussi bien couché qu'à la caserne.

Nous ne vivons pas avec la musique comme pendant la marche. Tous les élèves mangent à la première batterie, ce qui fait qu'on est nourri presque aussi bien qu'au régiment.

Je ne sais si je pourrai aller voir la mer et Bordeaux, car il faudrait 48 heures de permission et comme tout le monde en veut ce seront les plus jeunes qui resteront, enfin je pense bien au moins aller voir Angoulême.

J'ai encore 20 francs et par conséquent pas besoin d'argent de quelques jours.

Dimanche avec mon camarade nous sommes allés à Ruelle c'est à 8 Km du camp, et j'ai remarqué qu'il n'y a plus une vigne, là où autrefois le vin se vendait, à ce que disent les habitants 10 c. Le litre.

Jusqu'ici on ne s'est pas ennuyé car on trouve toujours quelque modification à faire à son château. Dans 15 ou 16 jours, le 36e arrivera, on reverra les anciens camarades et on se distraira un peu plus.

Au revoir chers parents.

Bonjour à Mr et Mme Fremé

Votre fils dévoué P. Pageix

 

 

Lettre 7:

 

 

La Braconne le 11 Juin 1897

Chers parents

En ce moment je ne sais pas quoi faire, c'est pourquoi, quoique je n'ai pas reçu votre réponse à ma dernière lettre, je vous écris.

La vie au camp est toujours la même on ne s'y ennnuie pas trop surtout depuis que j'ai joué: sur nos lit nous dormons très bien, la nourriture à la cantine on en trouve tant qu'on en veut et bon marché. Le beau temps es revenu. Enfin on est pas trop mal.

Ma montre ne marche plus, je ne sais ce qu'elle a. En route je l'ai faite arranger 2 fois, et je crois que au lieu d'y faire du bien, on y a fait que du mal.

Comme au camp, une montre est presque indispensable, je vous prierais de m'en envoyer une, soit celle d'Antony ou de papa... Envoyez la moi dans une petite boîte, bien capitonnée je vous renverrai la mienne dans la même boîte.

Envoyez moi aussi une ou deux paires de chausettes dans un petit paquet, je crois que c'est très facile d'envoyer des petites choses comme çà. J'en vois beaucoup qui en reçoivent.

J'ai écris à mes frères. J'espère qu'ils me répondront.

Rien autre chose à vous dire pour le moment, notre vie est tolérable.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Fremé qui en transmettront une part à Rigolette.

Votre fils dévoué. P. Pageix

Je n'ai pas encore pris le temps d'écrire à mes camarades; en attendant dites leur bonjour de ma part.

 

Lettre 8:

 

La Braconne le 16 Juin 1897.

 

Chers parents

J'ai reçu hier votre lettre, le mandat, mes deux paires de chausettes et la montre de papa. Je voulais vous répondre tout de suite mais je n'ai pas eu le temps.

J'ai écrit il y a quatre jours à mes camarades, et j'ai envoyé la lettre à l'adresse d'Alexandre (Bouchet). Si les autres sont jaloux, tant pis. Si je leur écris une seconde fois, je l'enverrai à l'adresse d'un autre, soit Félix (Cohendy), Soit (Jean-Baptiste) Émuy.

Je pense que nous partirons de La Braconne le 21 Juillet, de sorte que nous avons encore 37 jours à rester. Si les jours vous paraissent long, ils me paraissent bien un peu longs à moi aussi, mais on y pense pas, d'abord on a pas le temps de s'ennuyer quand on a rien à faire on dort.

En ce moment il ne fait pas trop chaud. Les jours derniers la chaleur était très forte mais comme on est à l'ombre toute la journée on ne s'en sent pas. Toutes les répétitions se font dans le bois.

Le matin le réveil ne nous dérange pas nous nous levons juste pour aller à la répétition. Si la répétition est à 7h nous nous levons à 7h moins 1/4. Nous avons en moyenne 5 heures de répétition par jour.

Je vous enverrai ma montre le premier Dimanche que j'irai à Ruelle car au camp il faudrait peut-être trop de formalités.

Dans la même boîte, j'enverrai la montre d'un de mes camarades, le verre est cassé et il ne veut plus la garder? Je lui la rapporterai quand je serai revenu.

J'ai reçu avant-hier la lettre de Joseph et je lui ai répondu aussitôt. J'espère qu'Antony ne tardera pas à en faire autant.

En somme jusqu'ici le temps ne nous a pas duré j'espère que les 37 jours qui noue restent à faire se passeront aussi bien que ceux que nous avons fait.

Bonjour à Mr et Mme Fremey.

Au revoir chers parents.

Votre fils dévoué. P. Pageix

 

Lettre 9:

 

La Braconne le 22 Juin 1897.

Chers parents,

Ce soir nous avons repos, aussi j'en profite pour vous écrire. À 11h. Nous sommes allés jouer pendant le dîner du Général. Aujourd'hui il donnait un repas à plusieurs autres généraux et à leurs dames. Nous avons joué 6 morceaux; ça commençait à faire quelque chose. Il a été content de nous et à la fin du concert il nous a payé à boire et il nous a donné repos pour tout le soir.

La vie au camp est toujours la même assez monotone. Le 16e commence à se réjouir car c'est Lundi qu'il part. Nous autres nous nous consolons, en disant que bientôt il y en a la moitié de fait.

Dimanche nous sommes allés à Angoulême. Nous n'y avons pas resté longtemps car à 4h. du soir nous étions encore à Ruelle et Angoulême est encore à 4 Kilomètres. C'est une ville assez agréable, comme constructions à mon avis elle ne vaudrait pas Clermont, mais ses remparts et la Charente qui passe au pied lui donnent un cachet tout autre que celui de Clermont. Il y a un petit port où nous avons vu un bateau fait dans le genre d'un navire; il avait trois mâts, mais n'était pas guère plus long que 15 mètres.

Quand le 36e sera là nous essayerons de demander 24 heures et alors nous irons à La Rochelle.

Aucune maladie ne s'est déclarée jusqu'ici dans le camp, si ce n'est des coliques, et ces coliques sont causées chaque fois par le riz qu'on nous donne presque tous les soirs, moi j'en ai mangé deux fois et deux fois j'en ai eu, depuis je n'en mange plus.

Je n'ai pas reçu de réponse à ma dernière lettre, elles vont sans doute faire comme la dernière fois, elle se croiseront en route.

Dans votre prochaine réponse donnez moi des nouvelles des vignes, de la ppépinière et des autre choses, ainsi que du jardin de Mr Frémé, parlez moi de ses roses.

Comme en arrivant à Clermont je prendrai sans doute mon saxophone il faudrait me le nettoyer aussi bien que possible, avec de la terre pourrie mélée avec de l'huile. Vous en trouverez chez les droguistes, c'est une espèce de poudre grise. L'instrument ne devient pas brillant, mais il rete très longtemps propre.

Bonjour à Mr et Mme Frémé. Mes camarades ne m'ont pas encore répondu; j'attend leur réponse. Si je leur écris de nouveau je tirerai au sort celui à qui j'enverrai la lettre. Il n'y aura pas de jaloux.

Au revoir chers parents. P. Pageix

 

 

Lettre 10:

 

Camp de La Braconne 24 Juin

Chers parents.

Vous me dites dans votre dernière lettre de na pas oublier de vous parler de ma santé. Eh bien je me porte toujours à merveille, j'ai un appétit féroce; jamais je suis rassasié. Vous n'avez pas à vous inquiéter de moi sur ce point.

Hier en même temps que votre lettre, j'ai reçu celle de mes camarades, qui m'a distrait un moment. Comme vous me le dites, la prochaine fois, j'écrirai à l'adresse d'Émuy.

Deux seulement de mes camarades sont entrés à la musique, un hier et l'autre il y a 4 jours. Celui qui était avec moi pendant le voyage, n'y est pas encore rentré mais je pense qu'il ne tardera pas.

Vous n'avez pas besoin de me recommander de me soigner. Je ne me néglige rien surtout au rapport de la nourriture. Les pommes de terre frites, en voient de dures avec moi.

J'oubliai de vous parler de mon blanchissage. Mes mouchoirs mes chaussettes, et mes cravates je les lave moi même, le reste je le fais laver chez le garde du camp; il ne prend pas trop cher.

Ce soir aura lieu le tir d'honneur nous y allons jouer et je suis très content d'y aller.

En attendant que j'écrive à Émuy, si vous voyez ses parents vous pourrez leur dire bonjour de ma part.

Bonjour à Mr et Mme Fremey. Dites leur d'embrasser rigolette de ma part.

Au revoir chers parents. P. Pageix

 

 

 

 

Lettre 11:

 

La Braconne le 29 Juin

Chers parents

Je ne sais si la dernière lettre que vous m'avez envoyée s'est égarée, toujours est-il que je n'en ai pas reçu depuis le 22.

Comme le 16e est parti depuis Hier peut-être qu'elle l'aura rencontré en chemin et qu'ainsi elle aura du retard. Enfin, que vous m'ayez écrit ou que vous ne m'ayez pas écrit, la prochaine fois, au lieu de mettre élève musicien au 16e vous changerez par 36e puisque c'est le 36e qui est avec nous maintenant.

Je suis toujours en bonne santé et j'espère que vous êtes de même.

Quand vous m'écrirez envoyez moi encore de l'argent; il m'en reste encore assez mais je préfère être dans mes avances.

Dimanche j'ai été obligé de payer ma rentrée sur les rangs. Je pensais que ça passerait comme ça, mais ils ne m'ont pas oublié.

Enfin le 36e est arrivé maintenant nous allons aller en descendant, ce n'est pas trop tôt. Mr Patren (?) n'est pas venu; il a obtenu la permission de rester à Clermont.

Je pense que les 24 jours qui restent se passeront plus vite que les autres, car on est avec tout le monde que l'on connaît. Il faudra peut-être un peu plus d'argent mais tant pis.

Comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, quand vous m'écrirez Donnez moi des nouvelles des vignes, de la pépinière des jardins de celui de madame Fremé de ses roses, etc. Etc.

Si j'oublie quelque chose questionnez moi dans votre prochaine lettre.

Bonjour à Mr et Mme Frémé

Au revoir chers parents, je vous embrasse tout en attendant votre lettre aves impatience. P. Pageix

 

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Le mouchoir d'instruction militaire N°7, consacré à l'hygiène du soldat en campagne et au transport des blessés (il appartenait à mon grand père). Les mouchoirs d'instruction militaire font leur apparition après la loi sur le recrutement de 1872. Les premières séries apparaissent vers 1873-1875 et ils sont officiellement autorisés en 1880. Ces mouchoirs, gravés par l'atelier rouennais de gravure d'Alfred Buquet, sont imprimés par les établissements Ernest Renault à Darnétal. Les textes sont du Commandant Perrinon de la garnison de Rouen. Ils sont illustrés afin de rester compréhensibles pour les moins lettrés. L'idée de confectionner un brancard avec deux fusils, qui revient au Médecin Major Hennequin est particulièrement astucieuse et ses explications ne manquent pas de sel...(col. pers.) 

 

 

Lettre 12:

 

La Braconne le 2 Juillet 97

Chers parents.

Je viens de recevoir votre lettre, et la malheureuse nouvelle que vous m'annoncez. Je venais de la lire il y a une demie heure dans le Moniteur. Si vous étiez ennuyés quand vous me l'avez écrite, j'y suis autant que vous en écrivant celle-là.

C'est malheureux, mais il ne faut pas pour cela s'en jeter la tête après les murs. Votre lettre du 27 Juin, je l'ai reçue hier avec celle de Mr Frémé qui m'a fait un grand plaisir

Il ne doit pas être gai en ce moment Mr Frémé, car si comme vous le dites l'orage a suivi le même parcours qu'il y a 2 ans, son jardin doit être dans un piteux état.

La lettre d'Antony, il y a déjà très longtemps que je l'ai reçue.

Sans doute que c'est en trouvant le 16e que votre lettre a eu du retard.

Enfin le temps me tardait de recevoir de vos nouvelles, maintenant je suis tranquille sur ce point, mais c'est la grêle qui m'embête.

Depuis que le 36e est arrivé, le temps semble passer plus vite. Hier je suis allé trouver Léon Cohendy. Je l'ai aidé à monter son lit et à arranger sa tente. Il était très content car il ne s'y connaissait guère dans le métier. Je lui ai annoncé la mort de son cousin qu'il ignorait, ses parents ne lui en ont pas encore parlé. Quant à moi je l'ai apprise le lendemain dans le journal.

J'ai fait aussi une autre connaissance; C'est un neveu de l'oncle Brunel, il est venu me parler. Je l'ai reconnu facilement, car je l'avais vu plusieurs fois à Gerzat.

Dans votre prochaine lettre vous me direz si la grêle a passé à Gerzat.

J'espère que ce que vous m'avez envoyé aidera et finira une grande partie des écoles à feux.

Je suis toujours bien portant et j'espère que vous êtes de même.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Frémé.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

Lettre 13:

 

La Braconne, le 7 Juillet 97

Chers parents

J'ai reçu votre lettre hier et je suis très content qu'à Gerzat il n'y ait pas de mal par la grêle.

En terminant votre lettre vous me dites "plus que 16 jours". Eh bien j'ai le malheur de vous annoncer que à partir d'aujourd'hui 7 Juillet il y a encore 17 jours à faire mais comme la journée est presque finie on peut compter 16. Nous ne partons que le 24 au matin, et nous arrivons à Clermont le 4. Nous avons 2 jours de moins de marche que pour venir.

Je suis toujours en bonne santé et j'espère que vous êtes de même.

Vous me parlez encore de la mer. Mais je crois bien que c'est à peu près sûr que je ne la verrai pas de cette année, car jusqu'ici même les anciens n'ont eu encore aucune permission.

Je ne trouve rien autre chose à vous dire pour le moment, notre existence est toujours la même.

Bonjour à Mr et Mme Frémé; et à Rigolette.

Au revoir chers parents.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

 

Lettre 14:

 

La Braconne le 13 Juillet 1897.

 

Chers parents

J'attendais votre réponse pour vous écrire, mais comme elle ne vient pas je vous écris.

Je suis toujours en bonne santé malgré la chaleur intolérable que nous supportons depuis près de huit jours. J'espère que vous aussi vous n'êtes pas malades.

Ce soir on ne comptera plus que 10 jours; il s'en va temps car on s'ennuie au suprême degré.

Je vous envoie aujourd'hui l'itinéraire de notre retour afin que vous puissiez le suivre.

Tant la vie est monotone et tant les jours se ressemblent je ne trouve rien à vous dire.

Mais quand vous répondez ne faites rien comme moi, écrivez en bien long pour me distraire un peu.

Bonjour à Mr et Mme Frémé

Au revoir chers parents

Votre fils dévoué. P. Pageix

 

Départ de La Braconne le 24 Juillet 4 h matin

24 Juillet : Montembœuf ...23 Km

25 : Rochechouart... 26

26 : Aixe ...30

27 : St-Léonard ...36

28 : Repos

29 : Bourganeuf ...29

30 : Aubusson ...42

31 : Crocq ...24

1er Août : Pontaumur... 26

2 : Repos

3 : Pontgibaud... 22

4 : Clermont... 23  (total 281 KM)

 

P. Pageix

 

Lettre 15:

 

Rochefort le 16Juillet 97

Chers parents

Je viens de voir la mer à La Rochelle et j'en suis très content. Je vous en écrirai plus long demain quand je serai arrivé au camp.

Comme vous me l'avez dit j'ai acheté quelques coquillages pas trop chers. Je les ai expédié par le chemin de fer à La Rochelle. Quand vous recevrez la lettre de gare vous irez les chercher aussitôt.

Ils sont dans une boîte en carton entourée de papier bleu et ficelée, la boîte a environ 40 c. De long et 20 de large.

Il y en a 6 dans un papier; je les réserve pour mes camarades.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

Lettre 16:

 

La Braconne le 17 Juillet 897

Chers parents.

J'espère que vous avez reçu les deux mots de lettre que je vous ai envoyés hier soir de Rochefort.

J'espère aussi que si vous n'avez pas reçu la lettre de gare pour le colis vous ne tarderz pas à le recevoir car je l'ai envoyé de La Rochelle même d'où il est parti à huit heures du soir.

Je vais vous raconter à peu près mon voyage. D'abord laissez-moi vous dire comment j'ai eu une permission.

Déjà 7 anciens étaient allés voir la mer et mercredi ils parlaient de leur voyage. Je maronais de ne point pouvoir faire comme eux. Enfin je me dis, j'en serai quitte pour un refus si le chef ne veut pas. Je vais chercher un camarade qui est très bien avec Mr Dovin. Je lui demande s'il veut me suivre, il accepte, nous faisons présenter notre permission; 10 minutes après elle était signée. Vous pensez si j'étais content.

Nous sommes partis du camp Jeudi soir à 5h. Moins 1/4; à 6 h nous prenions le train de Ruelle qui nous conduisait pour 10 centimes chacun à Angoulême. À 7h.10 nous prenions le train pour La Rochelle, à 9 h. Nous étions à Saintes.

Le pays n'est pas riche il n'y a presque pas de vigne de replantées, et les blés n'y viennent pas plus haut que les avoines médiocres chez nous. Tous le reste est en champs de maïs et en prairies, où paissent beaucoup de chevaux, de poulains, de vaches et de moutons.

Une seule chose est en abondance dans la Charente c'est le foin. On en fait des tas gros comme de forts pignons de blé et on les laisse un ou deux ans dans les champs jusqu'à ce qu'on en a besoin. Au premier abord j'ai cru que c'était les blés qu'on avait moissonnés tant les tas étaient épais.

À Saintes, nous avons eu cinq heures d'arrêt nous en avons profité pour visiter un peu la ville, grâce au clair de lune. C'est une ville médiocre toute en plaine. La rivière et tous ses ponts l'arrangent beaucoup. Pour attendre 2 heures nous sommes allés nous coucher dans la salle d'attente des premières où nous avons dormi 2 heures. À 2 h. Nous filions sur La Rochelle à 5h 1/2 nous y étions.

Environ à 3 Km de La Rochelle tout d'un coup nous apercevons la mer à 20 mètres de nous. Vous pensez si ça nous a surpris. Arrivés à la ville nous nous dépêchons d'aller visiter le port où il y avait plusieurs grands vaisseaux marchands. Le plus joli était d'environ 120 mètres de longueur. La ville est assez belle elle est fortifiée et contient beaucoup de vieux monuments très jolis. Vers les huit heures nous sommes allés manger et nous avons bien mangé.

Nous sommes allés nous-mêmes au marché nous y avons acheté pour 0f.10 d'huîtres et 0f.10 de sardines fraîches. Nous avons compté les huîtres il y en avait 50 et des sardines il y en avait 12. Nous sommes allés dans une auberge qu'on nous a indiqué (où) on nous a fait cuire nos sardines; elles étaient excellentes. Quand à nos huîtres nous les avons toutes avalées. Un bout de fromage a fini notre repas. À 9 heures nous avons pris le tramway pour Lapalisse, c'est là qu'on voyait mieux la mer. Rien ne nous (la) masquait on la voyait à perte de vue elle était très calme car il faisait un temps magnifique.

Après nous être renseignés sur les bons endroits, nous avons pris un bain qui nous a fait beaucoup de bien.

L'idée que je me faisait de la mer était bien à peu près celle qu'elle est. En somme la mer est une chose digne d'être vue.

À 11 heures nous quittions La Palisse après avoir vu (se) retirer la mer, car c'était à peu près l'heure de la marée descendante.

À 3h 30 nous quittions La Rochelle et à 4h30 nous arrivions à Rochefort où nous avions déjà passé le matin mais où nous n'avions pas pu nous arrêter.

Là nous avions vu un port marchand comme à La Rochelle avec des vaisseaux de même taille. À notre grand regret nous n'avons pu visiter le fort militaire. Il fermait à 4 heures, et comme il est entouré de murs on n'y pouvait rien voir. Enfin à 7h.32 nous quittions Rochefort et nous nous dirigions sur Angoulême où nous arrivions à 1h.30 du matin grâce à la lenteur du train.

À 4h moins 1/4 nous arrivions au camp à pied depuis Angoulême et un peu fatigués, mais très content de notre voyage.

Dans 19 jours je vous l'expliquerai de vive voix.

En somme je suis très content de mon voyage qui m'a coûté tout compris 15 f.

Votre dernière lettre est arrivée hier pendant que jétais en permissionn me l'a donnée ce matin.

J'ai reçu les 2 mandats de 20f.

Dans votre prochaine lettre, envoyez moi 10 f. Je pense que j'en aurai assez pour finir mon voyage.

Envoyez le moi en bon de poste et non en mandat sans mettre de nom dessus de manière à ce que je puisse le toucher quand je voudrais car avec un mandat je ne pourrais peut-être que le toucher à Clermont.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Frémé. Votre fils dévoué.

P. Pageix

      diane

 

 

Non, ce n'est pas Rigolette; c'est Diane, la chienne Griffon, dans le break familial dont on distingue le volant du frein (photo sur plaque de verre prise vers 1900 à la place d'Armes). On aperçoit les écuries en arrière-plan.  

 

Lettre 17:

 

La Braconne le 22 Juillet 97

Chers parents

J'ai reçu votre lettre hier avec les dix francs.

C'est avec précipitation que je vous écris aujourd'hui car nous sommes en train de faire nos paquets. C'est pourquoi je ne vous en dirai guère long.

Je me porte toujours très bien. Quant à Léon Cohendy il a écrit à ses parents avant hier.

Bonjour à Mr et Mme Frémey.

Au revoir chers parents. P. Pageix

 

Lettre 18:

 

Rochechouart le 25 Juillet 97

Chers parents,

Voila déjà deux étapes de faites. Hier nous quittions le camp non sans une grande satisfaction.

Tout le monde faisait semblant de pleurer on criait on riait on chantait. Tout ceci faisait un tel potin que le colonel a été obligé de nous imposer le silence.

Hier nous étions cantonnés. On nous avait mis pour coucher dans une fenière grande comme un de nos greniers; là dedans nous devions coucher 50 musiciens et 30 hommes des batteries. Quand j'ai vu ça, je me suis dépêché d'aller chercher un lit. Nous en avons trouvé un pour 12 sous chacun et nous avons bien dormi.

Ce matin quand nous sommes partis il y en avait au moins 15 qui avaient perdu quelque chose dans la paille, tant ils étaient pressés dans ce grenier.

À 4 heures nous partions de Montembœuf et avec une chaleur étouffante qui nous tient depuis 4 jours nous sommes arrivés à Rochechouart. Là nous sommes logés dans une ferme à côté d'un château.

Nous n'avons pas à nous flatter de notre logement, mais nous avons le principal un bon lit.

Nous mangerons ce soir dans un café nous sommes 15 une escouade entière. Nous avons acheté 2 lapins vivants qui pèsent environ 4 livres chacun pour 2 f. Les deux, ce n'est pas cher.

Autour de Montembœuf le pays n'a pas l'air pauvre, il y a de jolis champs de pomme de terre, de blé, etc., mais pas de vignes.

J'ai reçu aujourd'hui la lettre de mes frères, et je vais leur répondre.

Je regrette beaucoup que Georges soit coulé mais ça ne m'étonne pas. Je serais plutôt étonné du contraire.

Demain nous allons à Aixe. Je pense que cette étape et la suivante nous allons les faire en chemin de fer. Ça nou reposera beaucoup.

Rien autre à vous dire pour le moment.

Je me porte toujours bien quoique un peu fatigué.

Quand vous verrez Mme Frémé et Mr Frémé vous leur direz bonjour de ma part et vous leur direz qu'à Rochechouart le marché était plein de ceps et qu'ils se vendaient 8 sous la livre; ils étaient énormes.

Au revoir chers parents et à Bientôt. P. Pageix

 

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Parmi les nombreuses photos prises par mon grand oncle Joseph Pageix pendant la guerre de 1914/18, j'aime bien celle-ci, prise à Auzéville, Meuse: elle montre des soldats à la recherche d'un gîte pour la nuit; qu'importe si le bâtiment est en ruine comme ici: On n'est pas difficile et le moindre grenier à foin peut faire l'affaire...Le soldat de 1914 est aussi débrouillard que celui de 1900...  

 

Lettre 19:

 

St Léonard le 27 Juillet 1897

Chers parents.

Comme je vous l'avais dit nous venons de faire deux étapes en chemin de fer et nous voilà frais et dispos, comme si nous n'avions pas marché.

Hier nous étions à Aixe nous avons été logés dans un hôtel ainsi qu'aujourd'hui à St Léonard.

Je suis toujours en bonne santé et point fatigué. Jusqu'ici tout va bien si ce n'est le porte monnaie à qui on a fait beaucoup de mal.

Voila en effet deux jours que nous touchons de la viande qui n'est pas mangeable, nous sommes obligés de la jeter et de nous nourrir à nos frais. Le chemin de fer et l'obligence (sic) d'avoir donné deux fois de l'argent pour coucher, cela réuni a fait presque fait partir les 10 f. que vous m'aviez envoyés.

C'est pourquoi dans votre prochaine lettre envoyez moi encore un peu d'argent en bon de poste pour finir la route.

Tout le pays que nous avons vu en chemin de fer est encore assez riche mais toujours point de vignes.

Ce matin nous nous sommes arrêtés à Limoges mais nous n'avons pas eu le temps de rien voir.

Bonjours à Mr et Mme Frémey.

Au revoir chers parents. Plus que 8 jours et on y est.           P. Pageix

 

Voir suite 2...

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Published by jacquespageix - dans histoires et biographie
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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 12:10

...Suite des lettres de Pierre Pageix  

 

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Probablement, Pierre adressa d'autres lettres à ses parents au fil des étapes suivantes, qui devaient être couvertes en 8 jours... Son service se poursuivit encore jusqu'en 1899, avec des marches, des exercices et des cantonnements; les 5 lettres suivantes concernent les écoles à feu auxquelles il participa sur le polygône de Bourges, qui était à la fois une manufacture importante de munitions et un champ de tir pour l'artillerie.

 

On remarquera qu'il avait déjà connu les écoles à feu lors d'un précédent cantonnement à Bourges en 1898: il le rappelle en effet dans les lettres qui suivent, où il relate sa dernière écoles à feu, accomplie avant de passer la main comme on va le voir à son frère Antony, qui s'engagera à son tour pour permettre à Pierre de rentrer dans ses foyers. Ces lettres contiennent de précieux conseils donnés à son frère pour l'éclairer sur les rites à respecter lors de son affectation au corps (pot d'arrivée, petits égards pour la hiérarchie subalterne, etc.)

 

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2-Lettres du service militaire

Édouard Detaille: la revue de détail dans la chambrée. 

 

Lettre 20:

 

St Pierre le Moutier le 18 Mai 99

11 heures matin jour de repos.

Chers parents

Je vais vous dire en gros ce que à Bourges je vous expliquerai plus longuement.

Ce n'est pas le temps qui me manque seulement la flemme nous tient si fortement que nous nous sentons davantage de dispositions pour le lit que pour la littérature.

D'abord la santé va comme toujours et j'espère que la vôtre est de même.

1e jour. Partis de Clermont à 4 h. Nous arrivons à Aigueperse à 11h 1/2, assez fatigués. Nous sommes logés chez des cultivateurs pas très riches, mais bons. En somme 1ère étape passable.

2e jour. Partis d'Aigueperse à 4h. Juste au moment où il commençait à pleuvoir nous arrivons à St Pourçain à 11h. moins 1/4 toujours avec la pluie sur le dos, soit 35 Kilomètres mouillés jusqu'à la peau. Pas un fil de sec.

Le long du chemin je disais à Piot "si en arrivant nous pouvions être logés chez un Boulanger, nous pourrions nous mettre dans le four". Ce n'était pas un boulanger qui nous attendait en arrivant, mais bien un patissier et un bon; au bout d'une heure nous n'avions plus un fil de mouillé, et de plus nous avions un bon dîner dans la bidonne. Ce jour là c'est nous qui avons eu le plus de chance du régiment.

3e jour. Nous avons été cités à l'ordre du jour par le Lnt-Colonel. L'ordre était ainsi fait: "Vue la tenue irréprochable de la musique qui malgré le mauvais temps qu'il a fait tout au long de la route a empêché par ses chansons et ses flûtes toutes la colonne à pied de rester en route, nous, Lnt Colonel du régiment autorisons les musiciens à aller demain de St-Pourçain à Moulins en chemin de fer". Pensez si nous étions contents.

À Moulins nous avons été logés dans le même hôtel que l'année dernière, ils nous ont reconnus, et nous ont très bien reçus.

4e jour. Partis de Moulins à 4h. Nous arrivons à St- Pierre le Moutier à 10h.1/2; 33 Km en 6h.1/2 c'est pas mal marché!

Nous sommes logés chez un quinquailler très riche qui nous reçoit bien, il nous fait déjeuner en arrivant et nous invite en même temps à souper pour le soir et le lendemain.

Au souper du 1er soir nous avons débouché (et bu bien entendu) à nous quatre (lui et sa femme) 3 petites bouteilles de bordeaux et une de vieux maconnais et une de bourgogne qui datait de 74.

5e jour. Je ne sais ce qu'il nous payera ce soir, mais tout porte à croire qu'il en fera autant.

Demain 6e jour, nous irons à Sancoins je souhaite y être aussi bien reçu qu'ici. Ainsi soit-il.

Chers parents il n'est que 11h. Mais j'entends mon lit qui m'appelle. Vous pardonnerez donc au pauvre voyageur qui a besoin de repos.

Écrivez moi demain et expliquez moi bien compréhensiblement votre visite au Commandant Mozat (*).

Vous direz bonjours à Mr et Mme Frémey et vous leur direz qu'il n'y a pas plus de champignons dans l'Allier et la Nièvre qu'en Auvergne.

Je charge Antony de dire bonjour à mes camarades.

En attendant votre réponse je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre fils.

Pierre Pageix

Musicien au 16e d'Artillerie

au Polygone de Bourges

Cher.

 

Lettre 21:

 

Bourges le 26 Mai 99

Chers parents,

J'ai reçu votre seconde lettre hier mais il m'a été impossible de vous répondre de suite à cause du mauvais temps. Il a plu toute la journée.

Vous me demandez dans quel régiment Antony doit s'engager. Eh bien pour moi je pense que le 36e est préférable, surtout au point de vue de l'avancement.

Au 16e tous les sous-officiers sont rengagés au lieu qu'au 36e il y en a très peu ce qui fait qu'après chaque départ de classe il y a beaucoup plus de places de libres.

Ne tardez pas trop à parler à Patard car il pourra vous donner un tas d'explications que moi je ne puis vous donner.

Parlez lui aussi de moi; expliquez lui que les pièces d'Antony étant prètes en peu de temps je pourrais revenir de Bourges en chemin de fer ce qui m'éviterait beaucoup de fatigues.

Pour la batterie où Antony doit s'engager c'est insignifiant qu'il s'engage dans une des 9 premières, mais qu'il se garde bien d'aller dans la 10e ou 11e car ce sont les plus dures.

Tenez moi au courant de toutes ces choses là dans vos lettres.

Laissez moi maintenant terminer l'histoire de mon voyage.

Le 2e jour à St Pierre nous avons été aussi bien que le 1er. Le lendemain partis à 5h. Nous sommes arrivés à 9h à Sancoins, frais et dispos à cause de la courte étape qu'il y a. Là nous avons été logés chez une sourde qui ne nous a pas mal soignés mais à qui nous n'avons pu faire rien entendre.

Le lendemain à Dun sur Auron nous étions chez un ouvrier il nous a donné un lit mais rien plus.

Enfin nous voilà à Bourges un jour de Pentecôte, accompli 30 Km. Le matin montage des tentes en arrivant, confectionnement des lits, enfin en un mot travail toute la journée.

Lundi et mardi il a fait beau mais hier et aujourd'hui le temps semble commencer comme l'année dernière, c'est à dire de l'eau et de l'eau et encore de l'eau.

Enfin on ne s'en porte pas plus mal.

Je crois que c'est à peu près tout ce que j'avais à vous dire pour le moment.

Au revoir chers parents.

Bonjour de ma part à Mr et Mme Fremey ainsi qu'à mes camarades.

Votre fils qui vous embrasse. P. Pageix.

2-Lettres du service militaire

Image tirée des cahiers d'enseignement illustrés.

 

Lettre 22:

 

Bourges le 1er Juin 1899.

Chers parents.

J'ai reçu votre lettre hier et comme vous me le dites il vaut mieux qu'Antony s'engage un peu plus tard de manière à ne pas aller aux écoles à feux. Le voyage qu'il s'évite est bien plus long et bien plus pénible que celui qui me reste à faire.

Je ne sais le temps qu'il fait à Beaumont mais à Bourges il est splendide; j'espère qu'il continuera.

Dans votre prochaine lettre donnez moi des nouvelles des récoltes vous ne m'en avez pas encore parlé.

Voilà déja 10 jours de passés, il n'en reste plus que 15 avant de nous mettre en route; le temps semble passer plus vite que l'année dernière.

J'ai monté un lit suspendu avec du fil de fer et quatre piquets, j'ai bien eu de la peine à le confectionner car, comme outil, je n'avais qu'un petit marteau et mes doigts servaient de tenailles.

Faust est toujours avec nous mais la marche l'a un peu maigri et il a beaucoup fatigué en route. À St Pierre il était si malade que nous avons été obligés de lui faire prendre le train avec un musicien qui avait le pied blessé. Son voyage nous a coûté 18 sous. Enfin pour le moment il se porte bien, il est sur mon lit en train de me passer ses puces.

Les jours se ressemblent tellement que je ne vois rien à vous dire qui puisse vous intéresser. J'espère qu'il n'en sera pas de même de vous et que dans votre prochaine lettre vous trouverez beaucoup de choses à m'écrire.

Bonjour à Mr et Mme Fremey.

(S'il ne tombe pas plus d'eau à Berzet qu'à Bourges les mousserons ne doivent pas être bien épais).

Bonjour aussi à mes camarades, surtout au Caporal Cohendy qui a du reprendre son service depuis déjà quelques jours.

Au revoir chers parents,

Votre fils qui vous embrasse.

Pierre Pageix musicien au 16e d'Artillerie

au polygone de Bourges.

 

Lettre 23:

 

Bourges le 12 Juin 1899.

Chers parents

J'ai un peu tardé à vous écrire parce que je ne savais pas encore par quel chemin nous reviendrions et même en ce moment je n'en suis pas bien sûr; mais il est probable que nous passerons par Châteauneuf. S'il y avait contre ordre je saurai vous le dire. C'est vendredi matin que nous partons, donc si vous aviez à m'écrire il faudrait m'adresser la lettre en chemin. Dans votre dernière lettre vous me parliez d'aller voir le Commandant Mozat (*). Seulement vous avez oublié la principale chose c'est de me dire son adresse. Je ne sais s'il est au 1er ou au 37e d'artillerie ou à la première Compagnie d'artificiers ou à l'école de pyrotechnie. Le 37e et le 1er sont partis depuis 10 jours pour les écoles à feux et j'ai demandé déjà à plusieurs s'ils ne le connaissaient pas, tous m'ont répondu non. S'il m'était facile d'entrer à l'école de Pyrotechnie, où je pense qu'il est j'irais, mais il faut une autorisation spéciale et ce n'est pas moi qui peux l'avoir. Je demanderai encore aujourd'hui et demain aux quelques soldats étrangers qui viennent au camp et si j'arrive à savoir où il est sûrement j'irai le voir.

Au sujet de l'engagement d'Antony je le répète encore, qu'il ne s'engage ni dans la 10e ni dans la 11e batterie, ce serait trop dur pour lui. De plus quand il s'engagera qu'il soit bien sûr de ne pas aller aux écoles à feux. Dix jours avant je pense que ce ne sera pas trop tôt, car quand les autres partirons c'est à peine s'il aura commencé son instruction.

Voila enfin mes dernières écoles à feux presque terminées et je vous assure que ce n'est pas trop tôt. Cette année je ne suis allé à Bourges qu'une seule fois et j'en ai mangé mon saoul quand même.

Le camp était consigné tous les jours c'est à dire que jamais on ne pouvait sortir sans autorisation. Pendant 25 jours nous avions été fermés comme au quartier nous ne sommes jamais allés à plus d'un Kilomètre de nos tentes.

Malgré cela je trouve que le temps a plus vite passé que l'année dernière, peu à peu on s'y fait.

Joseph m'a écrit il y a déja quelques temps et je lui ai fait réponse. Dans ma lettre je lui parlais d'un jeune moineau que nous avions élevé et qui ne nous quittait plus. Quand vous irez le voir, vous lui direz que tout à l'heure il mange tout seul et qu'il nous suit partout. Quand on l'appelle par son nom il répond très bien.

Nous pensons à moins d'accidents, l'emmener avec nous; chacun le prendra à son tour sur son képi.

Je termine ma lettre , car il est 4 heures c'est à dire l'heure de la soupe, et je vais y aller boire un verre de vin à votre santé à tous, et à celle de Mr et Mme Fremey.

Au revoir chers parents,

Votre fils qui vous embrasse                                    Pierre Pageix

(*): François Mozat, né à Beaumont en 1855, fils de vignerons, entre à l'école Polytechnique en 1873 (18 ans!), puis à l'École d'application de l'artillerie et du Génie à Fontainebleau en 1875. En 1897, de retour en métropole après des séjours en Tunisie et en Algérie, il est promu chef d'escadron (commandant) et affecté à l'École centrale de pyrotechnie  à Bourges. Il s'y trouvait donc au moment où mon arrière grand père Jean-Baptiste Pageix conseilla à son fils Pierre de le rencontrer. Promu général de brigade en mars 1914, il est mis en retraite sur sa demande en 1916 et s'éteint à Paris en 1928.  

 

Lettre 24:

 

Bourges le 14 Juin 1899.

Chers parents,

Je viens de recevoir votre lettre et je m'empresse d'y répondre.

D'abord laissez moi parler à Antony. Une fois que tu seras à ta batterie tu n'auras qu'à attendre les ordres qu'on te donnera soit pour te faire habiller soit pour ta chambre.

Celui qui t'habillera c'est le garde magasin de la batterie, c'est un simple soldat ou tout au moins soldat de première classe. Je t'engage à l'emmener à la cantine plusieurs petites fois car il ne faudra pas être mal avec lui si tu veux être bien habillé et de plus comme il ne va jamais aux écoles à feux tu seras avec lui tout le temps que le régiment sera absent.

Il ne faut pas être poli outre mesure avec le chef et les maréchaux des logis. Quand ils te parleront réponds leur simplement en n'oubliant pas d'ajouter leur grade à ta réponse tu dis "oui chef, ou oui maréchal des logis ou oui brigadier".

Pour payer la bienvenue à ta chambre, le 2e soir ou le 3e si tu n'as pas le temps avant tu prendras avec toi un ancien, de préférence celui qui t'aura montré à faire ton lit et tu lui demanderas s'il veut venir avec toi à la cantine pour acheter une cruche de vin c'est à dire environ 5 ou 6 litres un gâteau d'un sou pour chaque homme, et une bouteille d'eau de vie c'était bien suffisant.

J'ai payé ma bienvenue le soir après l'appel de 9h., mais je m'étais muni de tout avant. Pour faire la distribution tu en chargeras celui qui sera venu avec toi. Sauf que tu serviras toi-même le ou les brigadiers qui seront dans ta chambre.

La première fois que tu verras le chef tu lui diras que tu as un frère sous les drapeaux et qu'en t'engageant tu le fais revenir. Il est bon de l'avertir, car c'est probablement lui qui s'occupera du certificat de présence au corps.

Je ne vois pas autre chose de bien important à te dire pour le moment, attendu que je te verrai le 2e jour que tu y seras.

Nous arrivons à Clermont vendredi 23 Juin, environ à 1h. Ou midi: trouvez vous-y l'un ou l'autre afin de me dire si Antony est engagé et dans quelle batterie il est pour que j'aille le voir le soir même.

Nous passerons pas à Châteauneuf; j'en suis très content car la route est plus agréable.

Bonjour à Mr et Mme Fremey ainsi qu'à mes Camarades.

Au revoir chers parents

Votre fils qui vous embrasse        Pierre Pageix

2-Lettres du service militaire

Nos jeunes recrues ont fière allure...Photo prise vers 1899 devant l'entrée de la Place d'Armes. On reconnaît mon grand père Pierre Pageix avec la lyre cousue sur sa manche et à sa gauche, son camarade Jean-Baptiste Émuy et son cousin Alexandre Bouchet, le futur Général d'Aviation pour l'instant incorporé dans les Dragons et bientôt Écuyer du Cadre Noir.

2-Lettres du service militaire

Après quelques verres de l'amitié, la pose est bien moins solennelle!  Admirez le petit pichet en bois cerclé d'un litre!  (Je n'ai malheureusement hérité que du pot de 15 litres).

 

Ici se termine la correspondance de Pierre qui rentra dans ses foyers, tandis que son frère Antony prenait à son tour du service, non pas au 16e, mais au 36e Régiment, comme le lui avait conseillé Pierre. Comme on va le voir, Antony entrera tout de suite dans le vif du sujet en accomplissant une longue marche qui partait de Clermont.

Pierre dut faire deux autres périodes d'exercice, du 2 au 29 mars 1903 et du 12 février au 11 mars 1906.

 

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4-Les lettres d'Antony Pageix (1881-1928):

 

Antony Pageix (Antonin Bonnet), né le 6 Juin 1881 à Beaumont, était de la classe 1898. Il avait tiré le N° 23 et s'était engagé volontaire pour 4 ans le 26 juin 1899 à la mairie de Clermont-Ferrand pour le 36e Régiment d'Artillerie. Arrivé au corps le jour même et nommé 2e cannonier conducteur, il porta le numéro matricule de recrutement 946. Sa fiche-matricule précise qu'il est étudiant. Comme l'avait prédit son frère Pierre, il eut de l'avancement en grade: Brigadier le 16 mai 1900, puis brigadier-fourrier le 30 avril 1901 et maréchal des logis le 23 septembre 1901. Son service se termina le 26 juin 1903 avec un certificat de bonne conduite.

Mobilisé le 3 août 1914 et nommé adjudant le 14 avril 1917, il fut affecté au 4e régiment d'artillerie, plus précisémment à l'Échelon Mobile de Réparation (EMDR) sur lequel je reviendrai plus loin, à propos de la Grande Guerre, en notant pour l'instant qu'il fit la guerre en même temps que son frère Pierre et dans la même unité!   

La transcription des lettres d' Antony n'est  pas simple: la plupart d'entre-elles ne sont pas datées. On peut cependant les classer en deux parties: la première (lettres 1 à 6) concerne une marche à l'été de 1899 pour gagner le camp de Chamborant (dans le département de l'Isère, près de Grenoble), la deuxième (lettres 7 à 9), une marche jusqu'à Castelnaudary, pour participer aux manœuvres de la 26e division d'Infanterie.

 

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Lettre 1

 

(Sans date. Probablement Juillet 1899)

Mes chers parents

Vous me pardonnerez si j'ai retardé ma lettre d'un jour car hier nous ne sommes arrivés à l'étape qu'à deux heures et demie et très fatigués. Le pensage des chevaux nous a occupé le reste de la soirée je n'ai donc pas pu vous écrire.

Laissez moi vous dire d'abord que je vais toujours bien et que ce ne sont pas mes pieds qui souffrent le plus mais bien le porte monnaie qui n'est cependant pas trop malade.

Je vais maintenant vous raconter mon voyage. Nous sommes partis de Clermont à 4 heures du matin. De Clermont à Lezoux la route est très monotone; toujours des champs de blé ou de pommes de terre; il n'y a qu'un seul village, c'est Pont-du-Château. Nous avons fait 27 Km et comme il faisait assez chaud nous étions très fatigués en arrivant. Là presque tout le régiment a été cantonné ; il n'y avait que quelques billets de logement et j'ai eu la chance d'en avoir un: c'était chez une vieille veuve; quand nous sommes arrivés elle nous a reçu comme des chiens dans un jeu de quilles; enfin après avoir gueulé un petit moment elle nous a donné un lit et nous sommes allés nous coucher.

Le lendemain nous quittons Lezoux sans regret et nous partons pour Chabreloche espérant être mieux logés qu'à Lezoux. Nous y arrivons à 10 heures du matin; c'est un village d'une cinquantaine de maisons; nous avons donc été forcés de coucher dans le foin; enfin j'ai bien dormi quand même.

Deux Kilomètres après Chabreloche, le lendemain nous avons passé la borne qui sépare le Puy de Dôme de la Loire, aussi tout le monde s'est mis à chanter et à danser car nous étions sûrs de ne pas être plus mal dans la Loire que dans l'Auvergne, oui mais nous avions un bon bout de chemin avant d'arriver à Boën; nous avons longé la Loire (le fleuve) pendant près de 20 Kilomètres, c'était toujours des montagnes à traverser enfin nous arrivons à Boën avec 38 Km dans les jambes; je n'en pouvais plus il était 2 heures 1/2 et en arrivant il a fallu aller au pensage. Nous avons été logés à l'hôtel et dès que j'ai été libre je suis allé me coucher. Ce matin nous sommes partis à 4 heures 1/2 de Boën, c'est notre plus courte étape, il n'y a que 18 Km, à 8 heures 1/4 nous étions à Feurs; jamais je n'ai vu de route aussi droite, ces 18 Km sont droits comme une règle puis la route fait un petit détour et nous avons une quinzaine de Km en ligne droite pour demain. Ce soir je suis encore logé à l'hôtel.

C'est égal c'est encore assez intéressant les écoles à feu et ce n'est pas si dur que les autres me le disaient, ils se moquaient de moi le premier jour quand je disais que je voulais aller à Chambarant à pied ils ne cessaient de me dire "tu verras...tu verras" Je le vois bien en effet que je marche et que ce sont eux qui se font traîner.

Mais ne portez pas peine de moi je saurai bien me débrouiller pourvu que cela continue.

Adieu chers parents je vous embrasse tous de tout cœur.

Bonjour de ma part à Mr et Mme Fremey.

Voila mon adresse pendant la route:

Antony Pageix

soldat au 36e d'artillerie, 2ème batterie à Clermont (faire suivre)

 

Lettre 2

 

Chambarant le 20 Juillet (1899)

Mes chers parents

J'ai reçu votre lettre hier et j'ai attendu aujourd'hui pour vous répondre afin de vous parler un peu du camp.

Comme je vous le disais dans ma dernière lettre le 13 nous arrivons à Ste Foi l'Argentière où nous sommes cantonnés et le 14 nous avons repos; la nuit du 13 j'ai guère dormi dans le foin aussi je suis allé chercher un lit pour la nuit suivante. Le 15 nous arrivons à Mornan encore cantonnés. Le 16 à Vienne où nous traversons le Rhône pendant l'étape, là nous sommes logés mais chez du monde pauvre qui nous ont fait un lit par terre. Le 17 à Beaurepaire nous sommes logés chez un vieux et une vieille qui nous ont fait souper. Il ne faut cependant pas trop me plaindre car il y en a qui n'ont été logés qu'une seule fois pendant tout le voyage.

Le 18 enfin! Enfin!! nous arrivons à Chambarant. La première chose dont nous nous sommes occupés en arrivant c'est notre lit; nous avons bourré nos paillasses moi j'ai fait la mienne le mieux possible et je m'y trouve aussi bien qu'à Clermont.

Le camp est situé sur un plateau aussi nous avons une très belle vue de tous les côtés, à l'ouest on voit le Rhône et à l'est quand le temps est clair on peut voir les Alpes couvertes de neige.

Quant à moi je vais aussi bien que je puis aller j'ai bien maigri un peu car en partant je pesais 144 (*) et maintenant je ne pèse plus que 136 mais c'est égal c'est toujours 4 Kilos de moins à traîner en chemin. Depuis Ste Foi l'Argentière mes pieds n'ont pas la moindre ampoule, mes souliers ont pris la forme et me vont parfaitement, du reste en route j'avais acheté des patins en corde je les prenais en arrivant et ils me reposaient bien les pieds. Enfin je puis dire que j'ai fait la route sans beaucoup de fatigue et à pieds. Maintenant je ne demanderais qu'à repartir demain pour Clermont.

(*) : ce sont des livres, bien sûr, ce qui fait 72 Kgs.

Quand vous m'écrirez envoyez moi un peu d'argent car mon porte monnaie va se faire porter malade dans quelques jours et j'ai peur qu'il saoit exempté de service.

Adieu chers parents je vous embrasse bien fort.

Bonjour de ma part à Mr et Madame Fremey

Antony Pageix

soldat au 36e d'artillerie, 2ème batterie

Au camp de Chambarant (Isère)

 

 

 

 

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Photo probablement de Mme Frémey prise à la Place d'Armes et peut-être de Mr Frémey avec la chienne Rigolette (Photo Joseph Pageix vers 1898, négatif sur plaque de verre). Joseph n'a malheureusement pas indiqué l'identité de ces deux personnages. Le supposé Mr Frémey, dont le couvre-chef est à mon avis une relique de son service militaire (une chéchia de zouave?) a un visage assez austère qui n'incite pas à la rigolette, ni à la rigolade! Je ne l'imagine pas non plus en chercheur de champignons. Mais bref, pour un long moment, je n'ai que ces trois-là sous la main...

 

 

Lettre 3

 

Lundi 31 (juillet 1899)

Mes chers parents

Au bout de huit jours de galère je trouve enfin un moment pour vous écrire car depuis dimanche dernier toute la batterie a été occupée de 4 heures du matin à huit heures du soir; pour moi tout le travail que je fais était d'être garde d'écurie, d'aller au balayage, quelques fois au tir pour voir comment on faisait la manœuvre et tous les soirs j'allais au champ de tir pour relever les bons hommes en bois que les obus ont tombé. Enfin voilà le Dimanche c'est à la 3e batterie à faire le travail et j'espère bien que cette semaine sera meilleure pour moi; enfin plus que dix jours à faire au camp et puis nous reprendrons la route de Clermont; il n'y a qu'un endroit où nous sommes bien c'est dans notre baraque: je m'y trouve aussi bien qu'au quartier. Quand nous sommes arrivés au camp il faisait une chaleur étouffante mais il a plu trois jours Dimanche lundi et mardi; le temps s'est refroidi mais maintenant la chaleur reprend comme avant.

Ce qu'il y a de plus ennuyeux c'est la nourriture: nous sommes très mal nourris; je crois qu'on nous donne une espèce de viande caoutchouc; j'y laisserais toutes mes dents et avec çà de l'éternel rata. Pour moi je ne puis manger que de la soupe aussi vous trouverez peut-être que je dépense un peu mais je ne prends que ce qu'il me faut. Quant à mes maux d'estomac je ne les sens bien un peu mais souvent le matin j'achète du lait que je mange avec du pain et avec çà je puis bien attendre la soupe.

Lorsque vous m'écrirez envoyez moi un peu d'argent car je ne crois pas en avoir assez pour jusqu'au départ mais envoyez moi un bon de poste dans une lettre recommandée car il faut trop longtemps pour toucher un mandat mais ayez soin de ne rien faire écrire sur le bon pas même mon nom.

Vous m'aviez demandé ce qu'était mon camarade de lit. Ce n'est pas un chic type; il fallait toujours lui dire de payer sa part aussi je ne mange plus avec lui. 

J'ai reçu la lettre de Joseph l'autre jour et je vois qu'il y a eu des surprises au baccalauréat. Dites lui de donner d'autre détails dessus et dites lui aussi que j'ai trouvé une fusée et un culot des obus des nouvelles pièces.

Au revoir chers parents je vous embrasse tous bien fort.

Antony

 

 

Lettre 4

 

(Sans date)

Mes Chers parents

Je viens de recevoir votre lettre près d'une heure après avoir envoyé la mienne. J'étais très inquiet, car il y avait 12 jours que je n'avais pas reçu de vos nouvelles.

Comme je vous le disais en me gênant un peu j'aurais eu assez d'argent pour aller jusqu'au départ mais si la chaleur continue j'aurais été très juste. Les bons de poste sont bien plus commodes que les mandats aussi lorsque vous m'en enverrez pour la route faites comme aujourd'hui.

La chaleur continue et devient de plus en plus forte; je crois qu'on va faire cesser complètement le travail du soir.

Enfin je ne me fais pas trop de mauvais sang et j'attends patiemment le jour du départ.

Je vous dirai dans ma prochaine lettre le jour où nous arriverons je crois que ce sera le 22.

Au 22 donc chers parents en attendant je vous embrasse tous.

Antony

Sa lettre portant une petite tache brune, Antony a écrit à côté "ça c'est du café"

 

Lettre 5

 

(Sans date)

Mes chers parents

Je n'y comprends plus rien vous me fachiez il y a quelques jours parce que je ne vous écrivais pas assez souvent et maintenant voilà que c'est la quatrième lettre que je vous écris et je n'ai reçu aucune réponse. Je commence à porter peine; il serais donc arrivé quelque chose de nouveau? Ecrivez-moi dès que vous aurez reçu ma lettre, car le temps me dure beaucoup de savoir la cause du retard.

Joseph doit bien avoir le temps de m'écrire. 

Je vous avais demandé un peu d'argent mais je vois que j'en aurai assez pour jusqu'au départ.

Nous partons je crois vendredi matin et nous arrivons le 22; envoyez-m'en pour la route.

Je vous embrasse tous de tout cœur. Antony

Il fait une chaleur étouffante ces jours-ci; on ne travaille pas de 10 h du matin à 3 heures du soir.

Ma colique m'a complètement passé.

 

Lettre 6

 

Remarque: Je pense que cette lettre suit chronologiquement les précédentes. Elle concerne la suite du retour du camp, alors qu'Antony fait halte à la Chaise-Dieu.

La Chaise-Dieu le 18 (septembre)

Mes chers parents

Je n'ai pas encore reçu de réponse à ma dernière lettre mais elle a peut-être eu du retard et je l'attends de jour en jour.

Depuis Hauterive (Ardèche) nous n'avons pas été trop mal reçus sur notre passage; à Satillieu (Drôme) par exemple c'était une fête; la musique du village est venue nous attendre à 3 Km; on avait fabriqué plus de vingt arcs de triomphe dans les rues, tous les hommes avaient des bouteilles à la main et forçaient à boire tous les soldats qui passaient, aussi le soir il y en avait plus d'un qui balançait.

Pour moi j'étais logé chez le maire à dîner: c'était une noce avec 5 plats de viande, des légumes, quantité de déserts et de vins. Le souper valait à peu près le dîner. Mais le lendemain nous n'étions pas à la noce car nous avions une étape de 41 Km par une route très mauvaise qui avait peut-être un pied de poussière; aussi la fourragère les fourgons et les caissons étaient plein d'hommes.

Aujourd'hui nous sommes à la Chaise-Dieu reçus comme des chiens; ainsi, ce matin le capitaine a fait mettre à la porte de l'écurie le patron même de l'établissement où étaient les chevaux. Enfin, chaque pas nous rapproche de Clermont et j'espère bien à Sauxillange et à Vic-le-Comte aller voir mes camarades du séminaire.

Dans cinq jour, nous serons arrivés et ce ne sera pas trop tôt car je commence à être fatigué de cette vie.

Adieu chers parents, à Mercredi, en attendant je vous embrasse tous.                                                                 Antony P

Envoyez-moi un bon de cinq francs pour finir ma route car je n'en aurai peut-être pas assez.

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De retour à Clermont-Ferrand le 22 août (1899), comme il l'avait écrit à ses parents, Antony retrouva sa maison et ses activités. Ses obligations militaires n'en furent pas terminées pour autant, puisque trois ans plus tard, dans une autre série de lettres, datées de l'été 1902, il relate un autre voyage, en direction de Castelnaudary cette fois: départ le 13 août d'Issoire, où était cantonné le 36e régiment, arrivée au camp le 28, et retour le 11 septembre pour arriver à Clermont le 26. Il s'agissait de manœuvres du 16e corps d'armée et de la 32e division. Il était alors Maréchal des Logis, ce qui montre là aussi que son frère Pierre avait raison quand il lui écrivait de Bourges que ce régiment serait plus favorable pour son avancement...

 

Voici l'itinéraire de ce nouveau périple, qu'il établit pour ses parents:

 

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Lettre 7

 

Laguiole le 18 Août 1902

Mes chers parents

Mon voyage jusqu'ici n'a pas été trop mauvais. Le premier jour à Issoire j'ai eu la chance de tomber en billet de logement chez Mr Andraud où j'ai été admirablement bien reçu; ils ont une petite fille gentille à croquer et elle était si contente d'avoir un soldat chez elle qu'elle ne voulait pas me quitter.

Le lendemain nous étions à Massiac où ma foi nous étions moins bien logé mais passe encore. Le surlendemain à St Flour une petite vieille très gentille comme vous avez du le voir sur la carte que je vous ai envoyée.

La ville est perchée sur un rocher, le village qui est en bas est un faubourg de la ville; c'est là que nous étions cantonnés.

Je vous dirais que je me faisais une autre idée du Cantal; je croyais voir un pays dans le genre de nos montagnes. C'est tout le contraire, le pays est très riche, très propropre et les routes mille fois mieux entretenues que chez nous.

Dimanche matin nous partions pour Chaudesaygues. En quittant St Flour nous avons eu le plaisir de recevoir une formidable averse qui nous a trempé jusqu'aux os mais le temps s'est éclairci et en arrivant à Chaudesaygues nous étions complètement secs.

Là par exemple nous avons vu des choses extraordinaires: il y a une source qui donne de l'eau à 86 ° de chaleur aussi les bonnes femmes du pays vont à la fontaine avec des œufs dans un panier à salade, les laissent deux minutes dans le bac et les rapportent cuits à la coque. De même pour faire la soupe elles mettent le pain le sel le beurre puis vont remplir la soupière à la fontaine et la soupe est faite; c'est très pratique.

Nous sommes aujourd'hui à Laguiole dans l'Aveyron, petite ville très gentille mais qui n'a rien de particulier. Pour ce soir, j'ai au moins un très bon lit.

Plus rien de nouveau à vous apprendre pour le moment tout va très bien. Je ne demande que la confirmation; toujours est-il que si par hasard je restais quelques temps sans vous écrire ne portez pas peine, du jour où çà ne marchera plus je saurai vous le dire.

Au revoir chers parents je vous embrasse tous de tout cœur.

Bonjour à Madame Fremey (*) et à ses hôtes.

(*): Tiens, Monsieur Frémey serait-il décédé?

Antony

Quand vous me répondrez ajoutez à l'adresse le nom de la ville où je dois me trouver à peu près au moment où je recevrai votre lettre.

Je vous enverrai de temps en temps quelques cartes postales.

 

Lettre 8

 

(sans date-écrite au crayon)

Mes chers parents

Nous sommes en ce moment à la grande halte et je vous écris sur le dos de mon cheval.

C'est aujourd'hui le dernier jour des manœuvres et je suis tout étonné de me trouver encore vivant car il faut voir les coups que nous faisons pour s'en rendre compte. Ce matin encore il y avait plus de 20 chevaux à terre moi du nombre et tout le monde s'est relevé sans avoir le moindre mal, enfin je vous raconterai çà plus en détail lorsque je serai à Beaumont.

Enfin les 5 terribles jours sont passés et après demain nous reprendrons la route de Clermont. Le temps me dure énormément d'arriver car voilà 9 jours que je ne me suis pas déshabillé.

Envoyez-moi encore 2 ou 3 francs car je n'en aurai pas assez pour arriver jusqu'à Clermont.

À bientôt donc chers parents en attendant je vous embrasse tous.

Antony

Il me semble que la dernière fois je ne vous avais pas donné mon adresse:

Brigadier à la 3ème batterie, 36ème d'artillerie

Aux manœuvres de la 26ème division d'infanterie faire suivre.

 

Lettre 9

 

Najac le 14 (septembre?)

Note au crayon: "Vous aurez peut-être un peu de peine à me lire mais le papier l'encre et la plume ne valent rien"

Mes chers parents

 

Le temps doit commencer à vous durer de recevoir de mes nouvelles car à part les quelques cartes que je vous ai envoyées il y a longtemps que je ne vous ai écrit.

Parlons d'abord un peu des manœuvres: elles ont été terrible, je n'ai pas besoin de vous dire que je suis resté douze jours sans me déshabiller, nous étions continuellement logés dans de petits villages où nous nous trouvions quinze vingt et même trente suivant l'importance du village, par conséquent bien heureux quand nous pouvions trouver de la paille pour nous coucher.

Nous partions le matin à deux ou trois heures pour ne rentrer que le soir à cinq ou six heures. Un jour même nous sommes arrivés à 9 heures pour repartir à 11 h 1/2; vous voyez que la nuit avait été courte. Ce n'était pourtant pas le plus terrible de l'affaire, c'était la manière dont nous étions reçus: les habitants nous exploitaient comme des malheureux, ainsi j'ai vu un boulanger vendre une petite boule de pain  de 2 Kilos 45 sous (remarque: un sou = 5 centimes, donc 45 sous = 2Fr 25, ce qui est effectivement excessif! À Beaumont, ma grand mère me disait: "prends 100 sous pour aller me faire des courses, soit 5 Francs... ); bien plus, ils ramassaient le pain que quelques uns jetaient puis le revendaient. J'ajouterais que celui qui avait acheté les deux Kilos de pain est allé se plaindre à un brigadier de gendarmerie qui a dressé immédiatemment procès-verbal au boulanger. Tous les vivres étaient horriblement chers, les boîtes de sardines de 6 sous se vendaient facilement 1 franc mais nous étions obligés d'en passer par là, attendu que l'ordinaire ne nous fournissait rien. Enfin, bref tout est fini, je n'y pense plus.

À Villefranche de Lauraguais, j'ai rencontré Alexandre; c'était mon ennemi et j'avais bien envie de lui tirer deux ou trois coups de revolver, mais j'ai eu peur de salir mon arme, alors je l'ai épargné (il a eu de la chance). Vous me demandez dans votre dernière lettre quel était mon métier: je suis chargé d'assurer les distributions de fourrage et d'avoine pour les 3 batteries. En manœuvre c'était moi qui l'achetais, le lieutenant s'occupait de la viande et du pain, il aurait fallu me voir marchander, je faisais le connaisseur et pour un différend de deux sous je changeais de fournisseur; en un mot j'étais terrible. Ce n'était pas toujours bien commode de faire mes emplettes car dans le midi même dans les villes, tout le monde parle patois et dans les campagnes très peu parlent et même comprennent le français; il me fallait quelques fois un interprètre pour régler avec le fournisseur. Ainsi, à Albi, j'ai été très étonné de voir dans un bazard une dame très bien mise régler en patois avec la caissière. Vous me demandez aussi des renseignements sur la vigne: il m'est impossible de vous en fournir car cette maladie (nota: le phylloxéra) n'existe pas ou très peu dans le pays où j'ai passé; personne n'a pu me fournir de renseignements à ce sujet. Maintenant nous sommes en route pour Clermont. Répondez moi dans quelques jours et en même temps envoyez-moi un peu d'argent car il m'en manquerait pour rentrer à Clermont: les manœuvres ont donné un coup mortel à mon porte-monnaie. À bientôt chers parents je vous embrasse tous bien fort 

                                                     Antony

 

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antonypagei21

 

Antony Pageix à la ville...Chapeau melon, col glacé et bottines de cuir;

un vrai dandy! (Place d'Armes, Beaumont)

 

 

      antony-pageix.jpg

 

Et à l'Armée...(36e d'artillerie) Cheveux et sourcils châtains, yeux bleus clairs.

 

Antony fut libéré du service le 26 juin 1903.

 

5-Et Joseph Pageix? (1884-1942):

 

Joseph Pageix, le cadet des trois enfants, portait le numéro 94 du tirage du canton; engagé pour trois ans le 26 octobre 1903 à la mairie de Clermont-Ferrand, alors qu'il était étudiant, il fut dirigé vers le 36e Régiment d'Artillerie de Campagne stationné à Clermont; il y fut incorporé le jour-même sous le numéro 2876 en qualité de 2e cannonier conducteur.

Sa fiche matricule indique qu'il a le permis moto, et qu'il a les cheveux et les sourcils châtains, les yeux gris-bleu, le front découvert, le nez petit, la bouche moyenne et le menton rond.

Il sera nommé Brigadier le 17 mai 1904, brigadier-fourrier le 1er octobre de la même année, puis Maréchal des Logis le 23 septembre 1905. Il sera renvoyé dans ses foyers le 23 septembre 1906, avec un certificat de bonne conduite.

Il n'en fut pas pour autant totalement libéré du service militaire, puisqu'il fut astreint à effectuer des périodes d'exercice avec son régiment d'appartenance du 4 au 26 mai 1909 et du 19 au 28 juin 1911.

 

 

bmtjp7

 

      Joseph Pageix: un beau jeune homme

(cheveux châtains, yeux très bleus)

 

 

6-Pour conclure: la guerre de 1914-1918...:

 

Les trois frères accomplirent ainsi leur service militaire l'un après l'autre: Pierre en 1896, Antony en 1898 (ce qui permit à Pierre de revenir dans ses foyers), et Joseph en 1902. La dernière étape de la vie militaire des trois frères, et pas la moindre, fut la Grande Guerre à laquelle ils participèrent tous les trois quasi-simultanément. Pierre et Antony la firent dans la même unité (4 ème régiment d'artillerie), à l'Echelon Mobile de Réparation (EMDR). Il s'agissait d'une équipe chargée du ravitaillement de leur régiment en matériels et en munitions.

À étudier ainsi de près les règles et les modes de vie des hommes de cette fin du XIXe siècle, on comprend que la morale enseignée dans les écoles, la culture militaire acquise au cours de ces longs services et de ces périodes d'entraînement, et surtout la forme physique de la jeunesse essentiellement rurale, aient pu contribuer à faire supporter moralement et physiquement au soldat des tranchées cette guerre si longue et si meurtrière de 1914-1918. 

Pierre fut mobilisé le 31 août 1914 au 53e Régiment d'Artillerie, puis affecté au 4e Régiment d'Artillerie le 1er avril 1916. Certes, son parcours peut être suivi dans les journaux de marche de son régiment. Toutefois, il est consigné dans l'un de ses petits carnets que j'ai pieusement conservé, où il avait inscrit toutes ses étapes, jusqu'à la Victoire, l'occupation en Rhénanie, et sa démobilisation le 30 janvier 1919 (4). 

 

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Mon grand père Pierre Pageix en uniforme (guerre de 1914-1918).

 

Je me souviens que mon grand père n'avait rapporté qu'une médaille, celle de la Victoire, décernée à tous les combattants:

 

 

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Antony fut mobilisé le 3 août 1914 et affecté comme son frère Pierre au 4e Régiment d'Artillerie. Il fut nommé Adjudant le 14 avril 1915 et reçut la Croix de guerre avec une citation.

 

croix-de-guerre

 

Joseph fut mobilisé le 3 août 1914 et rejoignit le 36e régiment d'Artillerie le jour même. "Aux Armées" à partir du 6 août, il fut chargé de ravitailler son régiment en fourrage pour les chevaux. Son périple au fil des campagnes peut être retracé grâce aux nombreuses cartes postales qu'il envoyait, quasiment tous les jours, à son épouse Louisa Madeuf, qui séjourna pendant la guerre chez ses parents à Olloix (5).

Joseph photographiait près du front chaque vilage où il séjournait, comme s'il sentait que ceux-ci n'allaient pas rester longtemps indemnes; il prit en particulier des photos d'églises ruinées par les bombardements allemands. Cela l'avait d'autant plus choqué qu'il était profondément croyant.

Il fut démobilisé le 27 février 1919 et l'on peut donc supposer qu'il fit lui aussi un séjour d'occupant en Allemagne.

La médaille de la victoire interalliée lui fut attribuée:

 

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Après l'Armistice, les trois frères, démobilisés à peu près simultanément, rentrèrent en Auvergne en janvier 1919 pour assister au décès de leur père Jean-Baptiste Pageix, survenu le 11 mai de cette année-là. À Beaumont, sa maladie et l'absence de ses trois fils durent grever lourdement le train de vie de la maison, car le travail de la vigne exigeait tout au long de l'année des bras solides...

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7-notes:

 

(1): Église paroissiale Saint-Pierre, église paroissiale Notre-Dame de la Rivière (également appelée église basse), et chapelle Notre Dame de l'Agneau.

 

(2): Les registres matricules ont été tenus par les bureaux du service du recrutement, à partir de la classe 1867. Il y avait un bureau de recrutement par subdivision militaire. Ces registres ont d'abord été tenus selon le format en vigueur pour les listes départementales du contingent, à raison de quatre individus par double page. On est passé, avec la classe 1878, au format d'une page par individu, à raison de 500 fiches par registre. Les registres étaient ouverts lors des opérations de révision des listes du contingent, puis complétés à l'aide des renseignements transmis par les régiments dans lesquels servaient les intéressés. Le personnel des bureaux de recrutement faisaient partie des sections de secrétaires d'état-major et du recrutement (une section par région militaire).

 

(3): Les survivances de l'Ancien-Régime ont la vie dure! Ainsi, je me souviens que ma grand mère Jeanne-Eugénie me disait: "prends 100 sous..." Elle voulait dire 5 francs.  Avant la Révolution, la livre, monnaie de compte, se divisait en 20 sols. L'écu de 5 livres valait donc 100 sols. Cette manière de dire a ainsi perduré pour les francs 100 sous = 5 francs, 20 sous = 1 franc, etc...

 

(4): Ce carnet est un aide-mémoire pour tenir la comptabilité de l'unité. Pierre y a consigné toutes les étapes de la guerre.

 

(5): Ces cartes postales permettent de suivre ses déplacements au cours de la guerre. Le jeune frère de Louisa, Marcel, mourut dès le premier mois de la guerre, le 2 septembre 1914. J'ai retracé sa courte existence dans "Lettre de Joseph Crouzeix aux parents d'un soldat port pour la France: Marcel Madeuf".

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Responsable de la comptabilité au sein de son unité (Équipe mobile de réparation), mon grand père indiquait aussi dans ce petit carnet, véritable aide-mémoire, tous les barèmes en vigueur concernant les payes, les prêts aux soldats, les vivres, le matériel, les chevaux et le fourrage (voir les photos ci-après). J'ai recopié plus loin l'itinéraire qu'il suivit au cours de la guerre, du 16 avril 1916 au 18 janvier 1919.

Le petit carnet aide-mémoire de mon grand père Pierre Pageix.

Il devait l'aider à rédiger ses états journaliers.

 

                                                                           

Pages 1 et 2.

Pages 1 et 2.

Pages 3 et 4.

Pages 3 et 4.

Pages  5 et 6

Pages 5 et 6

pages  7 et 8

pages 7 et 8

Pages 9 et 10.

Pages 9 et 10.

Ce carnet indique aussi

 

(en avant-dernière page):

 

-Effectif de l'Equipe mobile

Gradés montés: 2   /  Hommes non montés: 38 /  Conducteurs haut-le-pied: 2 /  Conducteurs: 10.

-Voitures

1  Avant train: 2 chevaux / 1 Avant train avec affût: 4 chevaux / Voitures de pièces de rechange: 3 chevaux / 1er chariot de parc: 3 chevaux / 2e chariot de parc: 4 chevaux /  3e chariot de parc.

 

(Dernière page):

 

-Effectif de l'EMDR

1 Lieutenant ou S/Lieutenant / 1 Maréchal des Logis-Chef / 3 Maréchaux des Logis / 3 Brigadiers / 3 M.O (Maître Ouvrier Ferrand? ) / 1 canon de 37 / 2 mitrailleuses / 10 canoniers conducteurs / 24 chevaux.

 

Dans son carnet, mon grand père Pierre Pageix inscrivit toutes les étapes du périple qu'il effectua du 15 avril 1916 au 18 janvier 1919 au sein de l'Équipe Mobile de Réparation. L'EMDR étaient chargée d'approvisionner des régiments d'artillerie et devait donc suivre ces unités combattantes dans leurs déplacements. Parmi toutes les unités qui composaient le Corps d'Armée se trouvait le Parc d'Artillerie du Corps, qui regroupait une équipe mobile de réparation (EMDR), dix sections de munitions d'artillerie (SMA) et quatre sections de munitions d'infanterie (SMI). 

 

 

2-Lettres du service militaire

Pages 11 et 12: début de l'itinéraire suivi par Pierre Pageix jusqu'à l'Armistice et l'occupation en Rhénanie.

2-Lettres du service militaire

Pierre Pageix (à vélo) et son frère cadet Antony (à cheval). Photo prise à Chamagne (Vosges) 2e quinzaine de juin 1916.

2-Lettres du service militaire

En permission. Dans son jardin à Beaumont.

2-Lettres du service militaire

Mon grand père au travail, dans sa chambre. Il rédige probablement ses états journaliers. J'aime bien son visage qui respire l'intelligence et la bonté. 

 

 

Transcription du petit carnet:

 

"Parti du dépôt le

15 Avril 1916

Arrivé à Corcieux le 16/4 (9h soir) > Arrivé à la Bolle le 17/4 (1h du matin) Vosges.

Entré au bureau de l'EMDR à St Dié le 18/4 matin Vosges

Parti de St Dié Vosges le 11/6.  

A Bruyeres (quartier Barbazan) le 11 Juin soir

                                                        le 12   "

                                                        le 13   "

A Domèvre Entré au bureau du Commandant du Parc le 14 Juin soir

                                                                                              le 15   "

A Chamagne le 16 Juin, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25 et 26 juin. Visite des Batteries.

Parti de Chamagne le 26/6. Embarqué à Charmes le 26 Juin soir.

Arrivé en gare de Ganne (Oise) le 28 Juin matin et cantonné à Bonvillers (Oise). (Voyage à Breteuil et Paillard). Toujours au bureau du Parc.

Parti de Bonvillers le 15 Juillet 1916.

A Villiers-Vicomte le 15/7 (Somme) > A Guizancourt le 16, 17 et 18/7 > A Plachy le 19/7 (Somme) > A Boves le 20/7.

Au bois de Méricourt Somme le 21 Juillet 1916 et le 22.

Dans un champ à Etinéhem le 25 Juillet.

L'Equipe part seule le 26/7 pour Cerisy-Gailly. Les Sections restent à Etinehem. Antony va à bray (munitions).  

Le 18 7bre 1916 départ de Cérisy pour le Hamel à 7h matin arrivée à 7h du soir à Bougainville.

Départ de Bougainville le 21 7bre 11h du soir.

Embarqué à Prauzel (Somme) le 22 7bre à 11h du matin. Itinéraire: Amiens-Ste Ménehould.

Débarqué à Villers Baucourt (Marne) le 23 7bre à 10 heures. Cantonné à Rapsécourt le même jour.

Part de Rapsécourt le 28/7bre > Arrivée à Ste-Ménehould usine Beauvallet le 20 7bre.

Parti de Ste Ménehould Argonne Marne le 29 Décembre 1916.

Cantonné le 29/12 soir à la ferme de Lalieu (près Noirlieu Marne) d° le 30/12.

Parti de Lalieu le 30/12 7h du matin > Arrivé à St-Quentin les Marais Marne le 31/12.

Passé le 1er Janvier 1917 à St-Quentin les Marais Marne.

Parti de St-Quentin les Marais le 2/1-17 fait le logement.

Arrivé à St-Hutin Marne  le 2/1/17. L'Equipe est logée à St-Léger (sous Margerie) Aube. Tous dans des lits.

Parti de St-Léger sous Margerie le 3/1/17. Fait le logementRoute très dure.

Arrivé à Pouan (Aube) le 3/1/17 soir. Logé dans une maison abandonnée puis chez Monsieur Nacquemouche, Maréchal Route d'Arcis le 4/1/17. (Bon lit). 

Parti de Pouan le 19/1/17. > Arrivé à Longueville Aube le 19/1/17 à 13h (Antony arrivé à 9h).

Parti le 20-1-17 à 5h matin prendre le train à la gare de Mégriny-Méry (Aube) Permission de 7 jours.

Les sections continuent leur route sur Reims.

Je rentre de permission le 3-2-17. Je rejoins à Muizons. Nous partons le même jour 11h nous installer à Gueux Marne 3-2-17.

Je pars le 10 Mars en permission de 4 jours pour voir mon père malade (*). Je rentre à Gueux le 17 Mars. (*: Jean-Baptiste Pageix-Bardin, qui décèdera en 1919 ).  

Parti de Gueux (Marne) le 4 Juin arrivés le 4 au soir dans un champ entre Prouilly et Pévy Marne Je pars le 6 Juin en permission de 7 jours.

A Gueux nous comptons au 7e C.A. (C.A.= Corps d'Armée).

A Prouilly "  au 2e C.A.

" au 38e C.A.

Partis de Prouilly le 6-7-17 > à Marfaux le 6-7-17 > à Bouzy le 7-7-17.

Parti de Bouzy Marne le 18 Juillet > à Coolus le 18 Juillet > à Courtisols les 19 et 20.

Nous partons de Courtisols le 21 à 8h du soir.

Arrivés à Somme-Suippes le 21 Juillet à minuit.

Partis de Somme-Suippes le 16 Septbre matin > à Courtisols le 16-9-17  > à Moncelz le 17-9-17 > à L'Epine le 18-9-19.

Je pars en permission de 23 j de L'Epine, je prends le train à Chalons.

L'Equipe part de L'Epine le 7-10-17 > à St-Mard-sur-le Mont le 7-10-17 > à Chardogne > à Séraucourt le 15-10-17 soir.

Arrivés à Lemmes le 16 Octbre 1917 Meuse.

Je rentre de permission de 23 jours, le 22-10-17 à 6 heures du matin en gare de Lemmes (Meuse).

Départ de Lemmes le 19-12-17 > A Eryze-la-Petite le 19-12-17 > A Mesnil-aux-Bois le 20-12-17 > A Fouchères le 21-12-17.

Partis de Dommartin le Franc le 24-12 > Embarqué à Joinville-en-Vallon le 25-12-17 8h matin.

Débarqué en gare de Vèzelize le 25-12-17 à 3h soir.

Arrivés à Froville le 25-12 9h du soir. La colonne à 1h1/2 le 26-12-17.

Partis de Froville le 1er Janvier 1918.

Je pars 1 jour avant les sections pour aller faire le logement à Dombasle.

La 1ère SMI (Section de Munitions d'Infanterie) reste avec nous

la 2e SMA (Section de Munitions d'Artillerie) va à Raville.

L'Equipe arrive à Dombasle le 2-1-18 soir Meurthe et Moselle.

Partis de Dombasle-sur-Meurthe  le 21 Avril 1918.

A Sexey-aux-Forges le 22-4 > Partis de Sexey-aux-F. le 23-4.

Arrivés à Jaillon Meurthe-et-Moselle le 23 Avril 1918 soir.

Parti de Jaillon le 3 Mai à  ( ) heures du matin.

Embarqué à Toul le 3 Mai. Je pars avec le train  pour le logement. Débarqué à St-Paul (Oise) près Bouvais le 4 Mai 9h30.

A Crillon (Oise) les 4 et 5 Mai > A Thérines le 6 Mai > A Brettancourt le 7 Mai (Somme) > A Villers-Compsart le 8 Mai > A Huppy les 9 et 10 Mai (Somme).

Parti de Huppy le 11 Mai matin pour embarquer à Pont-Rémy-Somme-Débarqué à Clein-Leysèle le 12 Mai à 2h du matin-Belgique-

Cantonné les 12-13-14, et 15 à Arnecke dans une ferme au Cygne Nord.

Partis d'Arnecke le 16 matin > Cantonnés dans une ferme à la bifurcation des routes de Cassel à Steenvoorde, et de Terdegem. Partis de Terdeghem le 2 Juin 1918 Nord > à Hoymille le 2,3,4,5,6,7,8,9,10,11,12,13,14 et 15. Partis de Hoymille le 16 Juin > à Hardifort le 16 Juin .

Partis de Hardifort le 24 Juin > à Terdeghem le 24 Juin > partis de Terdeghem le 9 Juillet > à Warmouth le 9 Juillet.

Embarqué le 10 Juillet nuit > à Bergues Nord > Débarqué le 12 Juillet 1918 à Chantilly (Oise) à 4h du matin.

Logé à Mont-l'Evêque les 12,13,14 Juillet 1918.

Partis de Mont-l'Evêque le 14 Juillet 11 heures du soir.

Le 15 Juillet bivouaqué dans le bois d'Ermenonville.

Le 16 Juillet bivouaqué dans la forêt de Villers-Cotteret Aisne.

Le 16 au soir je pars faire le Cantonnement de l'Equipe à Peroy-les-Combries. L'Equipe arrive le lendemain les sections restent.

Partis de Peroy-les-Combries le 23 Juillet 1918 > à Dampleux le 23 Juillet > à Silly-la-Poterie . Ferme du château Aisne le 1er Août 1918 > à Oulchy-le-Château le 9-8-18. Pris le train (pour Permission 23 jours) à Lizy-s-Ourque le 9 soir > Parti de Vaires-Torcy le 10 soir.

Rentrant de permission je retrouve l'Equipe à Verte Feuille le 7 Septbre 1918 Aisne.

Le 8 Septbre départ pour Pommier > Le 15 Sepbre départ pour Violaine > Embarquement à Villers-Cotteret le 24 Septbre 1918 Aisne.

Débarquement à St Omer le 25 matin Pas de Calais.

Caserne de la Barre à St Omer les 25,26,27,28 et 29.

Au Camp de Néagarer près de Roosbruge les 29,30,1er oct. 1,2,3,4 et 5 Octobre Belgique.

Au Camp de Wippe Cabaret du 6 Octobre au 18 Octbre inclus > à la fabrique de conserves de Egghem-Cappel près de Coolscamp à 10K de Roulers le 19-10 et 20-10-18 > à Iseghem le 5 novbre 1918 > à Waereghem le 5 novbre 1918. Armistice.

Le 17-11-18 Rejoignons le P.A.D. à Biest près Cruishautem Belgique. 

Départ de Biest le 21-11 > Les 22 et 23 Novbre à Mooregem > Le 24-11 à Audenove Ste Marie > Le 25-11 à Borgt-Lombeck > Les 26 et 27 à Woluwe St Lambeck près Bruxelles > Le 28-11 à Tourinnes (Le Culot) sud de Louvains > Le 29-11 à Waremme usine Doyen > Le 1er Décembre à Hollogne > Le 2 Décembre à Seraing Belgique.

Parti de Seraing le 5-12-1918 en permission de 20 jours: Seraing, Liège, Bruxelle, Gand, Dunkerque, Calais.

Retour de permission le 7 Janvier 1919 Je trouve l'Equipe à Hemmerden près de Grèvenbrisch Allemagne.

Le 11 Janvier- visite à Aix-la-Chapelle. Le 16 Janvier visite à Neuss. Le 18 Janvier visite à Cologne. 

 

Mon grand père en vélo.                                     

 

 

 

2-Lettres du service militaire
2-Lettres du service militaire

Cartes postales expédiées d'Allemagne par Pierre Pageix: le 12 janvier 1919 d'Aix-la-Chapelle:

"Ai fait un très bon voyage à Aix-la-Chapelle dont je t'envoie la cathédrale. Mille baisers à tous PPageix Plus que 11 jours". Le 18 janvier: "J'ai visité Cologne dans tous ses coins et recoins. Je ne regrette pas mon voyage je t'assure. Mille baisers à tous à bientôt. Plus que 4 jours. PPageix".

Même date:

"A Mademoiselle Marguerite Pageix, Beaumont, Puy-de-Dôme: Ma chère Guitte je t'envoie deux vues des rives du Rhin qui sont très bien comme paysage. Bise toute la maisonnée pour moi. Ton papa qui t'aime. PPageix".

 

Lorsqu'il fut en Rhénanie, territoire occupé par nos troupes après l'Armistice, mon grand père fit un périple touristique et visita Aix-la-Chapelle et Cologne. Il écrivit à son épouse (ma grand mère Jeanne-Eugénie) et aux enfants: Paul (mon père) et Marguerite, qui peignait et dessinait beaucoup avec son père, ce qui explique que celui-ci lui ait envoyé un paysage à reproduire. Encore une fois, mon grand père excellait dans la peinture à l'huile et le crayon, tandis que Marguerite, avec un talent naturel, touchait à toutes les formes d'expression: pastel, crayon, plume, sanguine, fusain, gouache, aquarelle, pyrogravure, portraits, paysages, etc. Ils passaient ainsi de longs moment à peindre ensemble.  

                                                                       Jacques Pageix 2013

 

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Published by jacquespageix - dans histoires et biographie
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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 19:13

Une ténébreuse affaire 

 

à Beaumont:

 

 

(Qui a volé les dindons du

 

Notaire, Maître Jean Goughon? 

 

Qui a déplacé la borne?

 

Qui a incendié les granges?...)

 

 

Tout commence en 1752...

 

 

Avant propos:

 

Il n'est pas dans mon intention de parodier Honoré de Balzac et son fameux roman intitulé "Une ténébreuse affaire". Toutefois, et sans prétention, celle que je vais conter ici pourrait bien alimenter la même veine littéraire...

 

Il y a bien longtemps, alors que je fréquentais la Bibliothèque Municipale de Clermont-Ferrand, j'eus l'occasion d'y lire un opuscule daté de 1767, intitulé "Mémoire en défense pour Jean Goughon, Notaire Royal, Procureur Fiscal en la Justice de Beaumont, et homme d'affaire de l'abbesse", concernant un curieux procès (1) aux péripéties pour le moins rocambolesques, qui met en scène ce personnage peu ordinaire. L'intéressé était accusé de subornation de témoin, de déplacement de borne et d'avoir incendié, le 12 mars 1760, une grange appartenant au Sieur Champflour!

 

D'autres sources, judiciaires celles-là (2) précisent l'ampleur de l'incendie et de ses conséquences: la grange "renfermait 20 vaches, 7 chars de foin, un char de paille, 100 bottes de bois de vigne et une cabane de berger avec ses roues (voir photo ci-après). Le feu consuma aussi la grange et deux étables attenantes appartenant à Antoine Maradeix, laboureur de Beaumont, qui contenait 8 chars de foin, 300 bottes de paille, 400 bottes de bois de vigne, 8000 échalas, 2 chars ferrés, 2 araires pour le labour, 15 planches de noyer, un tombereau ferré et autres ustensiles de labour, ainsi que 2 vaches et 2 cochons". On comprend mieux les propos du témoins cité plus bas qui déclarait que l'on voyait comme en plein jour...

 

Suite à ces méfaits, le 17 avril 1761, le lieutenant Criminel de Clermont prononça contre Jean Goughon la sentence suivante; "Goughon, contumace, est condamné à être pendu sur la place du Cerf à Clermont, son corps mort jeté au feu et réduit en cendres qui seront jetées au vent". Faisant droit aux demandes du sieur de Champflour, héritier de Jean, son père, et d'Antoine Maradeix, portées par leurs requêtes des 24 septembre 1760 et 16 avril 1761, le juge leur octroie à titre de dommages et intérêts la somme à laquelle sera estimé les bâtiments; marchandises et bestiaux à prendre sur les biens dudit Goughon avant leur confiscation. La condamnation sera exécutée en effigie, par transcription sur un tableau attaché à un poteau sur la place du Cerf"! (Place située dans le quartier Saint-Genès à Clermont)

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

La cabane roulante d'un berger photographiée par mon grand oncle Joseph Pageix (sur les hauteurs de Fontanas je crois, vers 1930). Le berger y dormait!

    

Les péripéties:

(reconstitution inspirée du "mémoire en défense")

 

Le Sieur Champflour d'Allagnat, "écuyer, lieutenant particulier en la Sénéchaussée", appartenait à une très ancienne famille Clermontoise. Il avait naturellement beaucoup de relations au sein de la Magistrature, ainsi que dans les cercles religieux, avec un parent Vicaire Général. Potentat local, il nourrissait une haine profonde envers Goughon, car il convoitait une terre dont ce dernier avait hérité de ses parents. Le mémoire rédigé pour la défense du Sieur Goughon relate les péripéties de cette affaire et présente des faits qui sont bien évidemment de nature à discréditer le nommé Champflour: entre autres, la récupération "musclée" d'un chien qu'il prétendait lui appartenir, au domicile de son véritable maître, un nommé Leroux de Clermont, où l'on s'introduisit nuitamment, par effraction; ce particulier, sorti "nud en chemise", se vit appliquer les canons de "deux mousqueton sur la poitrine"! (3).

 

Je note que les affaires exposées dans le mémoire faisaient suite à une autre, tout aussi curieuse, dont on trouve le dossier aux Archives départementales du Puy-de-Dôme, Série B, justice seigneuriale de Beaumont: il s'agit d'un vol de trois dindons perpétré chez ce même Goughon le sept septembre 1757, qui motiva une procédure menée à sa requête contre les prédateurs qui ne furent pas pour autant démasqués! 

Sa plainte fut adressée à "Monsieur le Châtelain de Beaumont, seul et unique Juge Civil et Criminel et de la voirie du dit Beaumont, Laschamps et membres en dépendant" Ce juge, nommé Chassaigne, convoqua les témoins. Ce jour-là, veille de la fête de Notre-Dame de Septembre, l'un d'eux ramassait du regain, un autre était occupé à sortir du chanvre d'un gour (4) appartenant à Champflour...Ils ne virent qu'un petit chien blanc qui poursuivait un dindon... 

 

Les péripéties rapportées dans le mémoire de 1767 commencèrent dès 1752: Goughon fut accusé par les nommés Herbaud et Cohendy d'avoir arraché puis déplacé nuitamment une borne marquant la limite de l'une de ses propriétés. Il fut avéré que ses accusateurs, manifestement à la solde de Champflour, avaient eux-mêmes déplacé cette borne!

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

Plan d'ensemble présenté à partir de la reconstitution du plan parcellaire de Beaumont en 1791 à l'aide de la matrice cadastrale. La "Cita" du Sieur Goughon au terroir du Ventadour est notée 6 (à l'ouest du bourg) et le "château" du Sieur Champflour est noté 5 (à l'est du bourg).

 

Légende:

1: Église Saint-Pierre et abbaye de BEAUMONT.

2: Enclos et jardin de l'abbaye.

3: Enclos de La Veyria.

4: Clos Soubrany (acheté par l'abbaye à Soubrany de Bénistan, vieille famille de Riom. Plus tard, on l'appelait "Bel instant"...Bel exemple de déformation d'un toponyme au fil du temps).

5: Château, cuvages, et parc du Petit Allagnat, appartenant au citoyen Jean-César Champflour, résidant à Clermont.

6: Jardin ou "cita" du Ventadour, appartenant au sieur Pierre Goughon, notaire, fils de Jean.

ND: Église et cimetière de Notre-Dame de la Rivière.

En hachuré: Ancien four banal de l'abbaye, devenu four communal, puis aliéné au XIXe siècle.

En noir: Maison commune, aliénée au XIXe siècle et en partie démolie pour aménager la place du Centre.

PR: Quartier de la Porte Réale, ou Royale.

CO: Quartier de la Conche, ou de la Cure.

CI: Quartier du Cimetière.

H: Quartier de la Halle, ou de la Place.

PL: Quartier du Plot, ou du Plat.

PB: Quartier de la Porte Basse.

E: Quartier de la Rue Expirat.

T: Quartier du Terrail ou de la ci-devant Notre-Dame de la Rivière.

O: Quartier d'Obaiss, ou du Couvent, ou de devant la cy -devant abbaye.

B: Quartier Dau Ban.

CH: Quartier du Chauffour.

V: Quartier de La Veyria.

GR: Quartier de la Grande Rue ou Grand Rue Neuve des Fossés.

LPE: Quartier de Las Pedas.

NDA: Quartier de Notre-Dame de l'Agneau.

CSV: Quartier de la Croix Saint-Verny, ou des Granges.

PE: Quartier du Pêcher, ou des Roches.

CA: Quartier du Canal.

P: Passerelle reliant les clos Soubrany et La Veyria, de l'abbaye.

 

ooo

 

Champflour habitait le château du Petit Allagnat, à l'Est du bourg (château malheureusement détruit en 1977 pour agrandir un centre de formation professionnel) (5), alors que Goughon demeurait à l'extrêmité Ouest (quartier de las Citas sivé du Ventadour) (6)... 

La Révolution vint opportunément venger la famille Goughon de toutes les misères endurées, car Champflour fut surveillé et dut se faire très discret, alors que le fils de Jean Goughon, Pierre, lui aussi notaire à Beaumont, se porta acquéreur des biens de l'abbaye lors de la vente des biens nationaux en 1792. Il partagea les bâtiments conventuels en de nombreux lots pour les transformer en logements et fit tracer de nouvelles rues au travers du clos abbatial de Las Veyrias où il fit construire des maisons. On peut voir là un précurseur de nos promoteurs urbanistes (7)...

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

Signature de César Jean Champflour d'Allagniat et de son épouse, Élisabeth Espinasse, parrain et marraine d'Élisabeth Fosson, fille de Jean Fosson et de Marie Pageix. Jean Fosson était receveur des deniers patrimoniaux de Beaumont (il gérait les finances de la commune). C'était le futur beau-père de Jacques Pageix, Officier Municipal de la commune sous la révolution et Maire sous la Restauration (mon arrière-arrière-arrière grand oncle...

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

Château et parc du Petit Allagniat et sa fontaine Renaissance (vue perspective  au XVIIIe siècle-reconstitution Jacques Pageix (d'après une vieille photo pour la fontaine). Extrait de Beaumont, essai d'histoire urbaine, Jacques Pageix, 1979.

 

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

Même reconstitution. J.Pageix. 1979.

 

A) Le château du Petit Allagniat

 

A: partie du début du XVIIe siècle

B: XVIIIe siècle 

co: colombiers

cu: cuvages. Ces cuvages ont été vraisemblablement transformés en écuries à la fin du XIXe siècle, alors que le propriétaire, Bertrandon, était fournisseur aux armées. Il était Maire de Beaumont.

b: bac

f: fontaine

---- : canalisation datant de l'adduction d'eau entreprise par l'abbesse Appoline Legroing de la Poivrière, en 1672, pour alimenter son monastère, et qui consentit une dérivation pour alimenter la résidence de ses châtelains successifs (Mège, Tailhandier, etc). cf transaction entre l'abbesse et les habitants.

P: parc du château

cs: clos Soubrany, acheté par l'abbaye à Soubrany de Bénistant, famille de Riom (un Soubrany sera aide de camp de Bonaparte en Égypte et y mourra).

cl: clos de Laverye (ou Las Veyrias)

pa: place d'Armes

lt : les Têtes (las Testas)

lc: le Canal

 

B) Carte postale ancienne (vue du château prise en direction du nord)

 

C) Vue de la cour intérieure du château peu avant sa démolition (photo aimablement communiquée par "La Montagne").

--o--

                                           

 

Ce mémoire évoque ensuite l'affaire de l'incendie de la grange du Sieur Champflour, et cela prend une tournure encore plus rocambolesque...

 

En effet, on assiste à une séries de rebondissements judiciaires, chacune des parties produisant ses témoins et étant accusée tour à tour de subornation. Il apparaît, tout au long des procédures, que les juges furent pour le moins complaisants à l'égard de Champflour qui était d'ailleurs apparenté à certains d'entre-eux!...

 

Goughon ayant été pris au corps, "les deux huissiers qui l'accompagnaient après son interrogatoire frappèrent inutilement à deux différentes portes de la prison sans pouvoir s'en procurer l'ouverture. N'ayant pris aucune précaution pour prévenir la fuite de leur prisonnier, il profita de leur négligence, leur souhaita le bonsoir, et se retira à Beaumont"!...Les huissiers furent mis à l'amende...(À mon avis, c'était la moindre des choses...)

 

Notre homme en profita pour mettre tous ses papiers (y-compris ses minutes notariales), et surtout les pièces du procès, à l'abri dans le château d'Aubière où il avait manifestement ses habitudes.

 

Il décida ensuite de se rendre à Paris et "fit étape à l'abbaye de Sainte-Ménehould (Saint Menoud), près de Moulins" (8), où il apprit qu'on avait perquisitionné chez lui et interrogé sa femme qui, malheureusement, révéla la cachette des documents. Craignant que l'on se rendît à l'endroit où il avait caché ses papiers (il y avait des quittances sous signature privée du Sieur Champflour...), il demanda conseil à l'Abbesse de Saint-Menoud (9), à des religieuses et à l'aumônier: on le déguisa avec le manteau et le capuchon de l'aumônier et, le 18 mars 1760, il partit à l'aube dans cet équipage avec Étienne Bouchet, valet de l'abbaye (10) (un autre beaumontois!); les deux compères chevauchèrent par des chemins de traverse jusqu'au Mayet où ils passèrent la nuit. Le lendemain, ils dînèrent à Riom à l'auberge du "Lion d'Or" (cette enseigne existe toujours et mes parents avaient coutume d'y faire une halte gastronomique lorsque nous descendions en voiture de Paris à Beaumont!...).

À Montferrand, bizarrement, il acheta "les ustensiles nécessaires pour se procurer du feu pendant la route".Cette précaution, affirma-t-il, lui était nécessaire, soit pour allumer sa pipe dont il faisait un usage fréquent, soit pour se procurer de la lumière pour la recherche de ses papiers à Obière". Il eut beau s'envelopper dans son manteau, il fut reconnu. Le 20 mars 1760, ayant soupé avec Bouchet à Montferrand, ils prirent tous les deux le chemin d'Aubière, où Goughon avait déclaré devoir se rendre. Arrivé sous un noyer, il demanda au valet de l'attendre, car, dit-il, les chemins étaient trop mauvais pour qu'il pût continuer à cheval...Il laissa au valet sa redingote et son capuchon, partit à pied, et revint au bout d'une demi-heure. Il expliquera plus tard qu'en fait, arrivé à Aubière, il ne put pénétrer dans le château dont les portes étaient fermées et dut rebrousser chemin.

Ce mémoire évoque ensuite l'affaire de l'incendie de la grange du Sieur Champflour, et cela prend une tournure encore plus rocambolesque...

 

En effet, on assiste à une séries de rebondissements judiciaires, chacune des parties produisant ses témoins et étant accusée tour à tour de subornation. Il apparaît, tout au long des procédures, que les juges furent pour le moins complaisants à l'égard de Champflour qui était d'ailleurs apparenté à certains d'entre-eux!...

 

Goughon ayant été pris au corps, "les deux huissiers qui l'accompagnaient après son interrogatoire frappèrent inutilement à deux différentes portes de la prison sans pouvoir s'en procurer l'ouverture. N'ayant pris aucune précaution pour prévenir la fuite de leur prisonnier, il profita de leur négligence, leur souhaita le bonsoir, et se retira à Beaumont"!...Les huissiers furent mis à l'amende...(À mon avis, c'était la moindre des choses...)

 

Notre homme en profita pour mettre tous ses papiers (y-compris ses minutes notariales), et surtout les pièces du procès, à l'abri dans le château d'Aubière où il avait manifestement ses habitudes.

 

Il décida ensuite de se rendre à Paris et "fit étape à l'abbaye de Sainte-Ménehould (Saint Menoud), près de Moulins" (8), où il apprit qu'on avait perquisitionné chez lui et interrogé sa femme qui, malheureusement, révéla la cachette des documents. Craignant que l'on se rendît à l'endroit où il avait caché ses papiers (il y avait des quittances sous signature privée du Sieur Champflour...), il demanda conseil à l'Abbesse de Saint-Menoud (9), à des religieuses et à l'aumônier: on le déguisa avec le manteau et le capuchon de l'aumônier et, le 18 mars 1760, il partit à l'aube dans cet équipage avec Étienne Bouchet, valet de l'abbaye (10) (un autre beaumontois!); les deux compères chevauchèrent par des chemins de traverse jusqu'au Mayet où ils passèrent la nuit. Le lendemain, ils dînèrent à Riom à l'auberge du "Lion d'Or" (cette enseigne existe toujours et mes parents avaient coutume d'y faire une halte gastronomique lorsque nous descendions en voiture de Paris à Beaumont!...).

À Montferrand, bizarrement, il acheta "les ustensiles nécessaires pour se procurer du feu pendant la route".Cette précaution, affirma-t-il, lui était nécessaire, soit pour allumer sa pipe dont il faisait un usage fréquent, soit pour se procurer de la lumière pour la recherche de ses papiers à Obière". Il eut beau s'envelopper dans son manteau, il fut reconnu. Le 20 mars 1760, ayant soupé avec Bouchet à Montferrand, ils prirent tous les deux le chemin d'Aubière, où Goughon avait déclaré devoir se rendre. Arrivé sous un noyer, il demanda au valet de l'attendre, car, dit-il, les chemins étaient trop mauvais pour qu'il pût continuer à cheval...Il laissa au valet sa redingote et son capuchon, partit à pied, et revint au bout d'une demi-heure. Il expliquera plus tard qu'en fait, arrivé à Aubière, il ne put pénétrer dans le château dont les portes étaient fermées et dut rebrousser chemin.

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

Le Château d'Aubière, tel qu'il a été dessiné vers 1450 par Guilaume de Revel  dans son célèbre Armorial. 

 

 

Au moment où il rejoignait Bouchet, il y eut une grande lueur provoquée par l'incendie et Bouchet précisera qu'il "pouvait distinguer les échalas dans les champs".

 

Enfin, les deux compagnons remontèrent à cheval et allèrent coucher à Riom, où ils arrivèrent environ une heure après minuit. Le lendemain, ils couchèrent au Mayet, et le surlendemain à Saint-Menoux où le Sieur Goughon séjourna deux jours, "d'où il vint à Paris".

 

Naturellement, Champflour accusa Goughon d'avoir mis le feu à sa grange.

 

Commentaires:

 

J'ajoute que ces fait se passaient à Beaumont à une époque où l'atmosphère était déjà bien détestable, avec un procès assez sordide qui opposait les religieuses de l'abbaye à leur abbesse, Marie-Thérèse de Lantilhac, que l'on trouve rapporté dans d'autres mémoires, également conservés à la Bibliothèque de Clermont (11).

On pourra aussi remarquer que, nonobstant les sentences proclamées à l'encontre de Jean Goughon, celui-ci n'en exerça pas moins sa charge de notaire jusqu'en 1769, où son fils Pierre lui succéda à cette étude jusqu'en 1803 (12). Peut-être fut-il disculpé ou au mieux acquitté des crimes dont on l'accusait? Au stade actuel de mes recherches, je ne suis pas encore capable de lever le voile sur l'issue de cette affaire.

                                              

 

 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...
 Une ténébreuse affaire à Beaumont: les dindons de Maître Goughon et la suite...

L'église abbatiale de Saint Menoux et la curiosité locale: la "débredinoire". (ou plus couramment Le "débeurdinoire").

 

Notes:

 

(1):  Bibliothèque de Clermont, cote A 10800.

(2): Archives Nationales (Parlement de Paris, Section criminelle X/2A). Ces procédures ont fait l'objet d'un recueil publié par J.P. Barthélémy d'où j'ai extrait beaucoup d'éléments constitutifs de cet article, et je l'en remercie. 

(3): Leroux offrait de faire la preuve que ce chien lui avait été donné le 16 mai par un nommé Vaureix, alors que Champflour affirmait que ce dernier le lui avait vendu le 27 juillet suivant! 

(4): les gours étaient des fosses emplies d'eau, alimentées par l'Artière, dans lesquelles on faisait rouir le chanvre. Il y avait des gours au terroirs de Ronat.

(5 et 6): Voir la vue perspective de Beaumont vers 1750 dans l'article sur les séismes. Ce château appartint aux Champflours jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, avec Jean César Champflour, "citoyen de Clermont" en 1791 et passa par succession aux de Challier (Jean Baptiste César de Challier, maire de Beaumont en 1833).

(7): Voir "Beaumont, essai d'histoire urbaine", Jacques Pageix, 1979.

(8): Il s'agissait en fait de Saint-Menoux, situé à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Moulins. C'était une abbaye de femmes dont il ne subsiste que l'église. On peut voir dans le chœur de cette église une curiosité notable, la fameuse "débredinoire" (ou plus couramment "débeudinoire"): c'est une sorte de sarcophage avec deux petites ouvertures quadrilobées laissant voir les reliques du Saint et une ouverture plus large où les malades mentaux (les "bredins" ou "beurdins") peuvent passer leur tête tout en psalmodiant une prière, en espérant ainsi recouvrer leur santé mentale...

Il est toutefois surprenant que l'on ait écrit le nom de cette localité comme celui de Sainte-Ménéhould en Argonne. Voir l'ouvrage de l'Abbé J. Moret "Histoire de Saint-Menoux, Moulins, 1907).

(9): En 1760, l'abbesse était Marie-Françoise de Soudeilles (cf tableau exposé dans le nef).

(10): Il appartenait à la famille Bouchet de Beaumont, je suppose.

(11): A10542, 10542-1, 10589, 10589-15 et 10589-17.

(12): Jean Goughon, fils de Joseph Goughon, praticien, et de Anne Goutte (1720), fut notaire à Beaumont de 1733 à 1769 (son épouse était "Demoiselle Éléonore Thirion Dufour en 1747 et 1752; elle signait "dufour goughon") et son fils Pierre fut lui aussi notaire de 1770 à 1803 (sa première épouse était Antoinette Courtes, décédée avant 1759, et sa seconde épouse était Demoiselle Anne Brachet en 1772, décédée le 24 juillet 1789; cette dernière fut "inhumée le lendemain d'après l'ordonnance du juge du lieu (Thoury), donnée à raison du danger de l'infection que le cadavre était capable de causer". Le sieur Jean Luquet notaire royal et Pierre Bayeron ont assisté à l'enterrement). 

 

 

                                        Jacques Pageix, février 2014.

 

OOO 

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 16:11

 

 

Joseph Pageix

 

Un vigneron érudit

 

1884-1942

 

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Joseph Pageix

 

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Biographie

 

1-La naissance, l'enfance et la jeunesse.

 

Mon grand oncle Joseph Pageix est né à Beaumont le 29 mars 1884 (photo et transcription de son acte de naissance). Il était le fils cadet des trois enfants de Jean-Baptiste Pageix, propriétaire viticulteur à Beaumont, et de Bonnette Bardin, originaire de Gerzat. L’aîné, Pierre, était mon grand père, et le deuxième enfant se prénommait Antony. Comme Antony mort le 6 décembre 1928 à 47 ans, Joseph décéda relativement jeune, le 4 juillet 1942 à l'âge de 58 ans. Cf généalogie simplifiée en annexe.

 

Avec ses frères, il fit de solides études classiques, chez les prêtres, à Massillon (Clermont-Ferrand). La musique était enseignée et largement pratiquée ; les trois frères s'y consacrèrent, jouant chacun d'un instrument: Pierre jouait du saxophone alto et de la flûte, Antony du cor et de la flûte et Joseph tenait l'harmonium à Beaumont ou ailleurs et composait des chants sacrés.

 

Je me souviens que mon oncle Michel Juillard (l'un des cinq frères de ma mère) me racontait que lorsqu'il venait à Beaumont, alors qu'il faisait ses études à Clermont (à Massillon naturellement comme ses frères Edmond et Pierre), l'oncle Joseph l'aidait à faire ses devoirs de latin et de grec. Ces études classiques étaient durablement ancrées dans les mémoires de ces bons élèves: j'en veux pour preuve les tirades en latin ou en grec que déclamaient encore par cœur, à 80 ans passés, mon grand père Pierre Pageix et son ami Jean-Paptiste Émuy !... 

 

Cette solide éducation se ressent dans les écrits et dans les morceaux de musique sacrée que Joseph composait pour les offices religieux de sa petite ville.

 

2-Le mariage: quelques années heureuses...

 

Le 13 février 1909, il épousa Louisa Madeuf, née à Olloix le 2 juillet 1888 (Acte de mariage et photo menu du mariage).

Les parents de Louisa résidaient à Olloix depuis que Louis, son père, était venu s'y installer lors de son mariage avec Marie Maugue, d'Olloix; il était né à St-Nectaire, où l'on trouve la trace de ces Madeuf jusqu'au XVI ème siècle, dans les registres paroissiaux. C'était donc ce qu'il est convenu d'appeler une très ancienne famille ; elle avait ainsi vécu à l'ombre de la célèbre basilique (?) qui abrite comme chacun le sait le fameux buste de Saint Baudime. Plus précisément, leur maison était située au village des Arnats (PRECISER). A Saint-Nectaire, il y avait un hôtel tenu par des Madeuf (VERIF) et une villa Gabriel qui leur appartenait. Voyages en Italie (photos)

 

3-La Grande Guerre et ses deuils.

 

La perte du jeune frère de Louisa, Marcel, tombé au front dès le début de la grande guerre, vint endeuiller cette famille. Né 6 ans après elle, le 27 janvier 1894, Marcel appartenait au 1er régiment d'artillerie de campagne qui se distingua lors de la première offensive de la guerre, menée en Lorraine, où nos troupes, après avoir repoussé l'ennemi, libéra Sarrebourg. Ce fut au cours de la contre-offensive allemande qui contraignit nos armées à se replier que ce jeune et valeureux soldat perdit la vie, alors qu'il servait sa pièce, celle-ci reçut un obus de l'artillerie lourde allemande.

 

Comme je le suppose, l’absence d’enfant (que n'arrangea certainement pas le traumatisme subi lors de la disparition de son frère) désespéra quelque peu ce couple qui fit un ou plusieurs pèlerinage à Lourdes, sans obtenir de miracle. Ce fut au moins pour la famille (Joseph, son épouse Louisa et ses beaux-parents et neveux) l’occasion de randonnées dans les montagnes pyrénéennes (photos) (sur la photo, on les voit accompagnés d’un guide ou d’un âne selon la difficulté de l’excursion…).

 

Les trois frères servirent pendant la Grande Guerre dans différentes unités qui n’avait bien sûr aucun rapport avec la musique. Ils se rencontrèrent quelquefois, et ce fut pour eux l’occasion de poser ensemble pour quelques photos: Pierre, que l’on voit souvent en vélo, avait été incorporé dans l’EMDR (Equipe mobile de roulage), Antony, à cheval, puisqu’il appartenait au….et Joseph à pied. Ce dernier apparaît sur d’autres photos devant une roulotte dont la bâche, qui avait été probablement aménagée à l’aide d’enveloppes de baudruche récupérées sur des ballons captifs, constituait à la fois sa chambre à coucher et son laboratoire photographique ! Je conserve un carton de ces photos de la Guerre de 14-18 qui sont de très précieux témoignages, même si elle ne sont malheureusement pas toutes identifiées par une légende. On peut être surpris qu’un soldat dûment enrégimenté ait pu ainsi consacrer tout son temps à la photo et expédier régulièrement ses clichés à son épouse en dépit de la censure…De plus, Joseph envoyait tous les jours à Louisa une carte postale pour la renseigner sur ses déplacements et lui décrire les localités traversées ! (photo joseph devant sa roulotte).

 

Au hasard de ses pérégrinations en vélo ou à cheval dans les fermes de son secteur, à la recherche de fourrage pour son régiment, Joseph lia de solides amitiés, là où il séjournait, comme dans la belle ferme de Vauberon (photo). En particulier, il fréquenta les occupants d'un château – mystérieux, car je n'ai pu encore l'identifier – et photographia châtelaines et domestiques. Sur l'une de ces photos, on voit femmes et enfants déguisés comme lors d'une fête ; bien sûr, les hommes sont absents, car manifestement à la guerre . Ce cliché n'est pas sans rappeler « Le domaine mystérieux » et « la fête étrange » au château d'Yvonne de Galais, dépeint par Alain -Fournier dans son Grand Meaulnes...

 

 

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Les femmes...

 

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Les jeunes filles...

 

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      ...Et les enfants...

 

(...Les hommes, absents sur ces photos, sont au front...)

 

4-Un artiste très doué.

 

Comme ses deux frères, il était très musiciens et savais manier la plume..

 

Mon grand père Pierre, qui avait fait son service militaire dans la musique (photo), jouait du saxophone alto depuis le petit séminaire: un « Evette et Scheffer » (ancienne maison Buffet-Crampon), que je possède toujours (photo). Nota : cet instrument avait été inventé depuis peu par le Belge Adolphe Saxe en 1846). Il jouait aussi de la flûte piccolo. Il fit longtemps partie de la Gauloise d’Aubière. C’est probablement à l’occasion d’un concert donné sous le kiosque à musique d’Aubière, qu’il rencontra ma grand-mère Jeanne Eugénie Cromarias Villevaud qui y résidait avec sa famille. A moins que ce ne fut lors d’un déplacement de la Gauloise à St-Gervais d’Auvergne où la famille Cromarias passait l’été…Mais ceci est une autre histoire…

 

Antony jouait du cor au sein de la société chorale d’Auvergne. Comme le montre le menu, les membres de cette sympathique confrérie se réunissaient parfois autour d’une table bien garnie…(photo menu).

 

Joseph, quant à lui, accompagnait à l’harmonium les offices dominicaux. Il composa à ses heures quelques œuvres sacrées qui figurent dans deux gros recueils que je conserve pieusement. Voici la photo d’un extrait qui concerne un chant qu’on entonnaient à la fin de la neuvaine de Notre-Dame de la Rivière (photo). Il organisa et dirigea une chorale uniquement composée de femmes de Beaumont ; l'une d'entre-elles, Madame Maradeix-Rouger, que j'ai rencontrée vers 1975, m'avait confié une photo de cette chorale, prise chez Leymarie (dans le clos Soubrany), en m'indiquant le nom de ses consœurs. Je suis tenté de croire, comme m'y incitent quelques allusions recueillies ici ou là, que Joseph n'était pas insensible au charme de certaines d'entre-elles...Sur cette photo figurent ETC

Comme ses frères, il avait trois autres passions : le jardinage, l’astronomie et la photographie. Les jardins ont bien sûr disparu, mais je conserve la lunette astronomique offerte par Jean-Baptiste, leur père, alors qu’ils étaient enfants (photo). Quant aux photographies, quelques unes ont heureusement échappé aux vicissitudes du temps …

 

Sa gestion de ses jardins sur des carnets historiés, véritables journaux où l’on suit sa vie au quotidien… J’avais les mêmes appartenant à mon grand père Pierre, hélas disparus. C’était apparemment une habitude chez ces ruraux de mémoriser tous leurs travaux afin de s’y retrouver dans la multitude des plantations et des semis faits sur des parcelles dispersées au quatre coins de la commune, et ce carnet fut tenu au jour le jour jusqu'à la veille de son décès en 1942 !

 

À partir de 1925, Joseph publia dans le bulletin paroissial des articles qu'il relia en un volume qui m'est heureusement parvenu. Ses écrits sont imprégnés de son humour à la fois fin et jovial. En voici un bel échantillon prélevé dans un passage consacré aux bouviers de la montagne, venu à Beaumont au temps des vendanges louer comme chaque année leurs services à leurs maîtres, qu'ils appelaient leurs "chalonges":

 

"C'est en cet équipage que, le dimanche précédant l'ouverture des vendanges, ils venaient visiter leurs « chalonges ». C'est ainsi qu'ils nommaient les vignerons dont chaque année, de père en fils, ils charriaient la récolte. Ils dételaient et remisaient la jument (liguô), car, dînant chez l'un, buvant un coup chez l'autre, faisant quatre heures chez un troisième, ils savaient bien qu'ils ne repartiraient guère avant la nuit tombante. Bien calés sur leur banc, le verre en main, ils parlaient de leurs affaires ; s'enquéraient de la quantité approximative de vendange qu'ils auraient à transporter chaque jour, voulant ainsi savoir s 'ils pourraient convenablement servir leurs chalonges habituels ; préférant en abandonner un – quitte à lui trouver un autre bouvier - que les mécontenter tous : Ils n'aimaient point promettre et ne pas tenir. Ils proposaient leurs femmes, leurs filles, leurs parentes pour former ou compléter la « manœuvre » ; vantaient la force croissante d'un de leurs jeunes gars qui, au besoin, pourrait cette année faire un bon « bertier ». Ils débattaient pour la forme le prix de leur travail qui, durant de longues années, resta fixé à cinq sous la bacholle.

Ils prolongeaient volontiers cette petite station chez chacun de leurs chalonges, car, tout le monde sait bien qu'autrefois le vin était de luxe à la montagne, la boisson habituelle étant le « petit lait ». Il ne leur déplaisait pas de venir ainsi de temps en temps se rougir un peu la conscience avec le contenu d'un pichet cerclé de cuivre, qui ne faisait que gravir et descendre les degrés de la cave en leur honneur. « Buva nin, nin büri beïo pas demô » (buvez-en, vous n'en boirez peut être pas demain), disait le chalonge en versant à ras bords. Eux, en riant, se laissait faire. Ils détournaient à demi la tête quand leur hôte saisissait le pichet, et tout à coup, - quand le verre était plein, - levant la main, ils faisaient mine de protester : « Tche tche tche ! Certas frère ! Rassas ! Veze be que voüli me fère fiurlà ; ène ô lô voutrô » (Certes, frère, assez ! Vous voyez que vous me faite soûler ; à la vôtre), disaient-ils d'un air résigné. Ils buvaient sec, tant et si bien que certains, le soir venu, songeant malgré tout à regagner leur village, mais voyant trente-six têtes à leur cheval, étaient incapables de trouver la bonne pour lui passer la bride, et s'obstinaient à présenter le mors aux barreaux du râtelier. Les bras levés, se pointant sur leurs sabots, balançant, soufflant, ils se fatiguaient vite à cette fausse manœuvre, et, de guerre lasse, se laissant doucement couler sur la paille de l'étable, ronflant bientôt à poings fermés, ils s'en remettaient à cette sagesse de la Providence pour la question de leur retour".

 

Il affectionnait particulièrement sa nièce Marguerite, artiste douée, morte prématurément, et son neveu Paul, mon père ; il fut présent à son mariage à Montauriel en 1941.

Il se transporta de Beaumont à Montauriel avec un âne attelé à une charrette remplie de bonnes choses (c'était l'occupation). Il offrit le tout à mon grand père Marcel Juillard, érudit comme lui. L'âne fut nommé plus tard Cadichon. (photo)

Je pense que Marcel Juillard devait apprécier mon grand oncle qui avait fait comme lui la Grande Guerre dans l'artillerie (il s'inquiéta de sa santé dans une lettre à mon grand père Pierre Pageix). C'est pourquoi j'ai retrouvé ce livre à Montauriel (l'oncle Henri me l'a restitué avec un bousset qui avait aussi été offert par Joseph à Marcel). Ouvrage précieux qui raconte la vie dans un bourg viticole avant que la guerre de 14-18 n'apporte son bouleversement dans les pratiques séculaires. Témoignage unique et précieux, car ces mœurs, que nous raconte Joseph Pageix, aujourd'hui totalement oubliées, étaient probablement restées identiques à celles des siècles précédents, y compris sous l'Ancien Régime...

 

Louisa survivra à Joseph jusques en 1968. Recueillie par le couple Madeleine Page (fille d'Antony Pageix, frère de Joseph) et Pierre Page (*) à Lyon, elle y décédera.

(*): Le Colonel de Spahis Pierre Page: à l'issue d'une carrière militaire hors du commun, il fit une seconde carrière chez Berliet (véhicule militaires) à Lyon,. Il habitait à Rilleux-la-Pape. Je n'ai malheueusement pas retenu ses récits sur le 2e guerre mondiale à laquelle il participa (il dut se cacher avec son unité dans un sapin enneigé durant deux journées pour ne pas être capturé par les allemands de la division SS "Das Reich" de sinistre mémoire, qui remontaitvers le nord au moment du débarquement de normandie, et qui venait les exactions que l'on sait à Oradour-sur-Glane...). Ses souvenirs de la guerre d'Algérie avec Bigeard et de commandement d'un régiment de Spahis à Tataouine, etc.

 

 

Pièces annexes

A COMPLETER

 

Jacques Pageix 2014 (en cours)

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 19:24

 La Grande Guerre

et ses

morts pour la France:

 

Lettre de Joseph Crouzeix

aux parents d'un soldat mort pour la France:

Marcel Madeuf 

 

(2 septembre 1914)

 

Avant-propos 

 

Les commémorations de la guerre de 1914-1918 doivent évoquer prioritairement les combats dont nos ancêtres soldats furent les acteurs ou les témoins.

 

Toutefois, les archives familiales permettent de découvrir d'autres aspects qu'il convient à mon avis de prendre en compte et de présenter.

 

Dans un pays amputé de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine depuis la guerre franco-prussienne de 1870-71, la jeunesse était éduquées dans un esprit de patriotisme et de revanche sur l'Allemagne. Ceci est une évidence lorsqu'on consulte les manuels scolaires de cette époque; je conserve un livre de musique de mon grand père Pierre Pageix où les chants militaires sont nombreux (cf annexe 7-5).

 

Au cours de la période qui précéda cette guerre, la longueur et le caractère spartiate du service national, alors accompli pendant trois ans par les jeunes appelés, et leur participation à des manœuvres militaires de grande ampleur, firent de ces hommes des soldats préparés à l'inconfort et aux privations. Ajoutons que la majorité de la population, d'origine rurale, était naturellement endurcie par les travaux agricoles (cf article "lettres du service militaire") .

 

Ceci nous explique la résistance physique et morale de ces soldats qui endurèrent avec un extrême courage cette guerre longue et meurtrière.

 

Elle n'épargna personne, dès le début des hostilités, comme en témoigne cette admirable lettre de condoléance à des parents endeuillés par la perte de leur jeune fils unique, tué à l'ennemi dès les premiers jours de la guerre; elle exprime à la fois la douleur, la résignation et l'espérance.

 

Le rédacteur de la lettre, Joseph Crouzeix, qui atteignait ses 40 ans, se trouvait avec les troupes combattantes à Friesen, en Alsace, tandis que le jeune Marcel Madeuf, âgé de vingt ans, tombait non loin de là, en Lorraine, à Clézentaine...        

 

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1-Présentation

 

Cette lettre se trouvait parmi les papiers de mon grand oncle Joseph Pageix, dans sa maison de la Place d'Armes, à Beaumont (Puy-de-Dôme). 

 

Joseph (Pierre) Pageix, né le 29 mars 1884, avait épousé Louisa (Marie-Michelle) Madeuf le 13 février 1909 à Olloix (où Louisa est née le 2 juillet 1888). Le père de Louisa, originaire de Saint-Nectaire, berceau de ses ancêtres, s'était établi à Olloix par son mariage avec une jeune fille de cette localité, Marie Maugue (voir arbre généalogique en annexe 6).

 

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Louisa Madeuf et Joseph Pageix peu après leur mariage

(en Toscane, vers 1910)

 

L'auteur de la lettre, Joseph Crouzeix, également natif d'Olloix, écrivait aux parents de Louisa endeuillés par la perte d'un fils mort au front dès le premier mois de la guerre. Il s'agit du jeune frère de Louisa, Marcel Pierre Marie Madeuf, Brigadier au 1er Régiment d'Artillerie de Campagne, 3ème batterie. Sa fiche de soldat mort pour la France indique qu'il fut tué à l'ennemi le 2 septembre 1914 à Clézentaine, en Lorraine (Vosges). Marcel est né le 27 janvier 1894 à Olloix.

 

Joseph avait conservé les cartes postales que le jeune Marcel envoya à sa famille, de Bourges où il faisait ses classes (il s'était engagé pour trois ans à la mairie de Clermont le 1er septembre 1913, et avait rejoint le 9 septembre suivant son régiment, cantonné à Bourges).

 

L'une de ces cartes est adressée à ses grands parents:

 

Bourges, le jeudi 20 novembre (1913)

Chers Grands Parents

" C'est avec plaisir que j'ai appris que vous étiez en bonne santé. Pour le moment je me porte aussi très bien. J'ai assez de travail, mais ce n'est rien de très pénible, et puis le temps passe très vite, voilà déjà 2 mois et demi que je suis à Bourges et dans un mois nous serons à Noël et je viendrai en permission. Je termine en vous embrassant.

Marcel Madeuf , 1er d'Art(illerie) 4e B(atterie) ".

 

L'autre s'adresse à sa sœur, ma grand tante Louisa et à son beau frère, mon grand oncle Joseph:

 

" Bourges mercredi soir (1913, probablement novembre)

 Ma chère sœur et cher beau frère

" J'ai été un peu fâché de ne pas pouvoir venir à la Toussaint mais vu le peu que je pouvais rester à Olloix, çà ne valait guère la peine.

" Je suis en très bonne santé (et) j'espère que vous êtes de même.

" À Bourges, le temps n'est pas mauvais il n'a pas encore gelé et je n'ai pas à me plaindre, pour faire mes classes, je fais du trot enlevé (*); tous les jours on monte en étrier; aussi je n'ai pas eu..."

(la suite figurait sur une autre carte que je n'ai malheureusement pas retrouvée).

(*) : Dans l'artillerie, les chevaux étaient indispensables pour déplacer les canons et les fourgons de munitions: la plupart des soldats savaient donc monter (voir les mémoires de Marcel Juillard, mon grand père, et les photos de mon grand père paternel Pierre Pageix et de ses deux frères, Antony et Joseph, tous les trois incorporés dans l'artillerie). C'est pourquoi les grades étaient les mêmes que dans la cavalerie (ex.: brigadier, maréchal des logis, chef d'escadron, etc.)

 

 

 

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2-Circonstance de la mort de Marcel Madeuf

 

La fiche de soldat mort pour la France de Marcel Madeuf se trouve dans la base numérisée du site « Mémoire des hommes » . Elle précise que le jeune Marcel appartenait à la 3 ème batterie du 1er RAC et qu'il a été « tué à l'ennemi » le 2 septembre 1914 : 

 

 

 

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Le registre matricule de recrutement (Arch. Dép. Du P.de D. R 3544), à la page 101, fournit peu de renseignements sur Marcel (classe 1914, N° matricule au corps 4113 et N° matricule de recrutement à Clermont 101).

Je n'ai pas trouvé de photo de Marcel à cet âge; son signalement est donc précieux: cheveux bruns, yeux marrons, front bombé, nez rectiligne sinueux, visage plein, menton à fossette , oreilles petites. Taille 1m70. Degré d'instruction: 3. La plupart des jeunes appelés portaient la moustache: ce signe de virilité était si communément répandu que les fiches ne le signalaient pas. 

Engagement pour trois ans à la mairie de Clermont-Fd le 6 septembre 1913; arrivé au corps le 9, nommé brigadier le 22 juillet 1914.

Enfin, ce document précise qu'il a été tué à l'ennemi le 2 septembre 1914 et inhumé au cimetière de Clézentaine, (département des Vosges). En fait, sa dépouille fut transférée peu après à Olloix.

 

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Sur le site des archives de la Défense, on trouve le journal de marche de son régiment,  ainsi que celui de son groupe (le 1er), susceptible de nous éclairer sur les circonstances de sa mort. 

On trouve également sur internet l'historique du 1er Régiment d'Artillerie de Campagne dont je cite ci-après quelques passages, on peut suivre les actions auxquelles le Brigadier Marcel Madeuf participa et identifier l'épisode au cours de laquelle il trouva la mort ; il est naturellement cité dans la liste des soldats morts au combat fournie dans cet ouvrage.

Ce Régiment, commandé par le Colonel Lequime, était composé de 3 groupes de 3 batteries chacun, soit 9 batteries de 75 (36 canons). La 3ème batterie, commandée par le Capitaine Masson Bachasson de Montalivet, relevait du 1 er groupe commandé par le Chef d'escadron Lefébure.

L'historique porte en épigraphe un extrait des « Chants du Crépuscule » de Victor Hugo :

 

« Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie

Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie

Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.

Toute leur gloire près d'eux passe et tombe éphémère,

 Et comme ferait une mère,

La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau. »

 

Mobilisé à Bourges (*) du 1er au 6 août 1914, le 1 er R.A.C (Régiment d'Artillerie de Campagne équipé des fameux canons de 75), débarque à Charmes (Charmes-sur-Moselle, Vosges) les 8 et 9 août.

(*): À Bourges, le rassemblement des troupes s'effectuait sur la place de la halle au blé. Client fidèle de la petite brasserie qui lui fait face, je la contemple souvent, non sans nostalgie !...  

 

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Chargement par la culasse d'un canon de 75. Chaque artilleur est spécialisé:

le chef de pièce (debout); le chargeur (l'obus en mains), le tireur (assis à droite);

Le pointeur (assis à gauche); un pourvoyeur et un déboucheur.

Les deux cylindres presque verticaux près du caisson à munitions

sont les débouchoirs, servant au déboucheur à perforer les fusées des obus

(le perçage de la fusée détermine le temps avant l'explosion,

qui peut avoir lieu avant l'impact pour augmenter les effets meurtriers).

(Photo prise par Joseph Pageix au cours de la guerre de 1914-1918)

 

 

« Pendant tout le parcours en chemin de fer et plus particulièrement dans les gares, l'accueil d'une population en délire est indescriptible. Il faut avoir vécu ces heures inoubliables, pour les comprendre et les apprécier. Partout des fleurs et des tonneaux de vin ; les quais sont noirs de femmes, de jeunes filles et d'enfants, venus pour acclamer les « Défenseurs du Droit et de la Justice ». On se serre la main, on s'embrasse, on s'étreint, et, sous l'avalanche parfumée, les figures martiales s'épanouissent et s'auréolent d'un sourire de gloire ».

 

Après quelques jours de marche forcée, de jour et de nuit, extrêmement fatigantes, avec la 16ème division dont il fait partie, le 1 er Régiment arrive au contact de l'ennemi qui occupe Blamont avec de fortes avant-gardes ; nos soldats le repoussent au-delà de  Sarrebourg qu'il réussi à occuper.

 

« Devant Sarrebourg s'engage alors une véritable bataille, nos batteries sont obligée d'occuper des positions repérées à l'avance par un service d'espionnage admirablement organisé (téléphones installés dans les fours et les caves, signaux optiques, etc.)

« L'artillerie lourde (210 et 280) nous inflige des pertes sévères en hommes, en chevaux et en matériel ; ses effets ont été désastreux au point de vue moral (…) la résistance ennemie allait être vaincue, lorsque les événements de Belgique nous ont mis dans la pénible obligation de battre en retraite les 21,22 et 23 août ».

Une retraite sur la rive gauche de la Mortagne est suivie d'une contre-attaque qui repousse les allemand au delà de la rivière (25 et 27 août).

« Du 27 août au 12 septembre, c'est une période de transition entre la guerre de tranchées et la guerre de mouvement. Menacés par le nord, les allemands se fortifient sur la rive droite de la Mortagne. Nos batteries sont en position au nord de Clézentaine, face à Saint-Pierremont. Nous gênons considérablement les travaux de l'ennemi et les objectifs d'infanterie qui se dévoilent sont efficacement battus. L'aviation, les contre-batteries allemandes hors de portée de nos 75, gênent considérablement nos mouvements, qui s'effectuent seulement la nuit ; puis, finalement, nous couchons sur nos positions  ».

Le décès de Marcel est survenu au cours de ces durs combats et l'on retrouve la cause évidente de sa mort dans les journaux de marche de son régiment.

Le journal de son groupe (le 1er) relate les faits suivants:

"1er septembre: nous reprenons les mêmes positions de batterie à la cote 298; Même observatoire avec comme objectif Domptail. La 2e batterie reste sur les position la nuit. La 3e (celle de Marcel) cantonne à la ferme de la Française.

"2 septembre: On occupe les mêmes positions, mais ce matin là il n'y a pas eu de brouillard. La 3e batterie a été probablement vue et a reçu de gros obus qui lui démolissent une pièce (celle de Marcel) et mettent hors de combat pas mal de personnels".

Le journal du régiment, quant à lui, nous laisse supposer que la dissipation du brouillard n'explique pas à elle seule le déchaînement soudain de l'artillerie allemande sur la pauvre 3e batterie, car il invoque aussi des mouvements au sein des positions, malencontreusement ordonnées par le chef de corps, mouvements qui à l'évidence ont pu être observés par l'ennemi:

"2 septembre: le 1er groupe occupe ses positions de la veille. Les canons de la 5e batterie (qui avaient été endommagés et dirigés vers le parc pour être réparés) sont rendus par le parc, mais dans un état tel que le Capitaine fait savoir qu'il ne peut faire tirer les batteries. Le Lieutenant-Colonel donne l'ordre au groupe de se mettre au repos à Fauconcourt à l'exception de la 6e batterie qui attendra d'être remplacée par la 3e. Ces mouvements effectués en plein jour ont attiré un feu très nourri de pièces de gros calibre allemande. Plusieurs tués et blessés".

 

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Dans sa tranchée-abri, le même chef de pièce (voir la photo précédente)

observe l'objectif avec ses jumelles pour régler le tir.

 

 

Sa dépouille, inhumée dans un premier temps à Clézentaine, repose aujourd'hui dans le cimetière d'Olloix. À ce jour, je n'ai pu retrouver la trace de son transfert.

 

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Schéma des mouvements et combats auxquels participa le Régiment du Brigadier Marcel Madeuf depuis le débarquement à Charmes-sur-Moselle les 8 et 9 août 1914 jusqu'à sa mort survenue à Clézentaine le 2 septembre 1914. J'ai établi cette carte en m'inspirant de l'ouvrage « La guerre racontée par les généraux », tome 1 (librairie Schwarz, Paris); elle montre les quatre phases de ces actions :

 

1-L'offensive qui  repoussa les allemands au-delà de Sarrebourg (20 août) ;

2-La retraite (21/23 août) ;

3-La contre-attaque (25/27 août);

4-L'installation des batteries sur la rive gauche de la Mortagne (à partir du 27 août).

 

Le récit de l'attaque de Sarrebourg et du repli qui suivit peut être complété par celui de l'ouvrage "La guerre racontée par les généraux":

 

Dans la première phase de la guerre, les armées sont concentrées le long de la frontière. La 1ère armée, commandée par le général Dubail, est massée entre Belfort et Lunéville. Elle compte 5 corps d'armée (7e, 8e, 13e, 14e et 21e). Le 8e corps d'armée, venu de la région d'Auvergne, comptait, au sein de sa 16e Division d'Infanterie (général de Maud'huy), le 1er Régiment d'Artillerie. C'était l'ancien régiment des fusiliers du Roi, qui s'illustra à la défense de Huningue, et dont il est écrit:

 

" Les canonniers du 1er régiment ont fait des prodiges de valeur qui ont excité l'admiration même de l'ennemi".

" Parmi les corps d'armée, le 13e (général Alix) représentait la région de Clermont-Ferrand; il était composé d'Auvergnats qui se comportèrent comme les dignes continuateurs de Vercingétorix: le 105e, de Riom, était un des plus solides régiments d'infanterie.

" L'offensive de la 1ère armée s'étendait sur un front allant de Sarrebourg à Colmar.

" Le 12 août, les 8e et 13e corps franchissent la Meurthe. À gauche, le 8e Corps d'Armée (de Castelli) assure la liaison avec la 2ème armée (de Castelnau).

" Le 16 août, Blâmont est dépassé et la frontière franchie. Le 8e Corps d'Armée continue sont avance vers Sarrebourg et y parvient le 18. À 15h30, les premières compagnies pénètrent dans Sarrebourg, chassent les Allemands.La population fait un accueil chaleureux à nos soldats. Devant chaque maison sont disposés des seaux de vin, des bouteilles de bière et des provisions de toutes sortes.Les habitants bourrent les musettes des poilus de cigarettes et de paquets de tabac.

" Mais ils ne cachent pas leurs appréhensions: " la retraite des Allemands n'est qu'une feinte pour vous amener sur les emplacements de combat choisis par eux. Ils sont plus nombreux que vous; ils ont dix fois plus de canons. Prenez garde!

" En effet, à quelques kilomètres au delà de Sarrebourg, le 8e Corps d'Armée va se heurter à de nouvelles positions renforcées par les Allemands. L'artillerie lourde ennemie s'est installée sur les hauteurs qui dominent la Sarre, de Reding jusqu'à Fénestrange, et elle flanque toute la vallée que nos troupes doivent suivre dans leur progression vers le Nord.

" Du 19 au 20 août, la bataille fait rage autour de Sarrebourg  qui, finalement, doit être évacuée. On cite l'acte héroïque suivant:

" À la sortie, le général de Maud'huy (commandant la 16e D.I.), qui a quitté la ville le dernier, est là, avec son porte-fanion. Il avise la musique,qui accompagne le colonel: "Allons, les gars, dit-il, préparez-vous à jouer!". Les musiciens sortent leurs instruments."Et maintenant, poursuit le général, la Marche Lorraine!" Les musiciens jouent cet air bien connu et chantent les paroles à pleine voix. Le général de Maud'huy vient le dernier, son éternelle pipe à la bouche.

" Le 21 août, la 1ère armée reçoit de son chef l'ordre de se replier sur Blâmont."

 

 

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Les artilleurs ont confectionné une tonnelle. On reconnaît, au fond, le même chef de pièce. Photo Joseph Pageix.

 

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L'extrême courage des combattants de Sarrebourg fut d'ailleurs salué par le Maire de cette ville dans une lettre adressée au Colonel commandant le régiment. Cinq ans après cette action d'éclat, le Maire exprimait sa reconnaissance et rappelait le souvenir de ces journées sanglantes:

 

"Sarrebourg, le 28 juin 1919.

 

"À Monsieur le Colonel du Régiment divisionnaire d'Artillerie de la 16e Division.

 

"La ville de Sarrebourg, ayant célébré la fête de la délivrance, n'a pas manqué d'évoquer le souvenir des journées pathétiques du mois d'août 1914, quand l'éclatante bravoure et l'étonnante endurance des vaillants soldats français sont venues jeter une lueur d'espoir sur nos angoisses, sur nos peines. Si aujourd'hui nos cœurs débordent d'allégresse d'être redevenus Français, d'avoir enfin retrouvé la mère-Patrie après la dure épreuve de cette longue séparation et de cette terrible lutte, c'est à eux que nous le devons en première ligne, à ces ardents Français, c'est à ces soldats intrépides qui, les premiers, sont venus disputer notre terre à l'ennemi cruel et barbare.

 

"Un service comémoratif, d'une solemnité grave et poignante, vient d'être dédié dans notre église à ces glrieux morts tombés devant Sarrebourg et qui ont payé le tribut de leur vie à la Patrie.

 

"Dans l'enceinte de notre ville, la rue des Berrichons et la rue es Nivernais sont destinées à perpétuer la mémoire des enfants du Centre qui ont si vaillamment contribué à rendre à la France les provinces arrachées en 1970.

 

"Des liens indissolubles nous unissent maintenant et pour toujours au régiment que vous avez l'honneur de commander. Au nom de la municipalité, je viens offrir l'hommage de notre reconnaissance aux survivants des combats du mois d'août 1914.

 

"Veuillez, etc...

 

"Le maire de Sarrebourg"

 

Le Colonel lui répondit:

 

"Monsieur le Maire,

 

"J'ai l'honneur de vous accuser réception de la belle lettre remplie du plus pur patriotisme que vous avez bien voulu m'adresser à l'occasion du service commémoratif célébré à Sarrebourg. D'aussi nobles sentiments, si hautement exprimés, pénétreront jusqu'au fond du cœur de tous les artilleurs de mon régiment. En leur nom, je vous remercie de vos bonnes paroles, de la reconnaissance des habitants de Sarrebourg et de l'honneur qui nous est fait en perpétuant notre souvenir par les noms de berrichons et de nivernais donnés à deux rues de votre ville;

 

"les survivants du mois d'août 1914 seront heureux de posséder ce glorieux document de la grande guerre et songeront à leurs camarades tombés au champ d'honneur; ils auront la satisfacton de constater que leur sacrifice a été utile au droit, à la justice et au bonheur de nos frères retrouvés.

 

Veuillez, etc...

 

"Signé Maury"

 

Ce témoignage de reconnaissance du Maire envers le 1er R.A.C. nous prouve s'il en était besoin l'implication totale de ce valeureux régiment dans l'attaque et la prise de Sarrebourg...Ses pertes, au cours de la Grande Guerre, s'élevèrent à 22 officiers, 58 sous-officiers, 48 Brigadiers et 459 canonniers, morts pour la France.

 

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Bien évidemment, tout comme ses parents endeuillés, Louisa ressentit douloureusement la perte de son jeune frère Marcel.

Son époux, Joseph Pageix, avait été mobilisé tout comme ses deux frères Antony et Pierre (mon grand père), dès le début de la guerre. Les trois frères ne furent libérés qu'après l'Armistice. Joseph, Maréchal des Logis au 36e Régiment d'Artillerie de Campagne, était chargé de l'approvisionnement en fourrage: il visitait, à cheval ou en vélo, toutes les fermes de son secteur, prenant force photos qu'il développait sur place dans son laboratoire improvisé (une enveloppe de ballon fixée sur une remorque lui servait de chambre noire!). De plus, il envoyait chaque jour à son épouse Louisa (et ceci jusqu'à la fin de la guerre!) une carte postale de la localité où il se trouvait. J'en conserve une grande partie dans un album. Je n'ai pas retrouvé les réponses de Louisa, à l'exception d'une carte postale du cirque de Gavarnie, datée de juillet 1917, qu'elle lui adressa au cours d'un pèlerinage fait à Lourdes avec sa famille d'Olloix. La série dont je dispose commence le 3 novembre 1914 et la seule allusion au deuil familial est faite dans une carte du 5 novembre où il conseille à sa femme de quitter Olloix, où elle se trouvait auprès de ses parents, pour venir à Beaumont passer Noël avec la famille Pageix.

Joseph, qui se trouve alors sur le front de la Somme, à Riquebourg, près de Ressons (Oise), lui écrit ceci:

 

"Ma bien chère Louisa,

"J'ai reçu hier ta lettre du 28. Nous sommes toujours au même endroit mais ne sais si nous allons y rester longtemps car les gros obus tombent tout près de nous. On parle de nous renvoyer dans l'Est, mais nous n'en sommes pas sûrs. Le jour de la Toussaint j'ai entendu messe et vêpres, et même le lendemain matin la messe des morts...Comme assistant dans ce pays d'au moins 800 habitants, nous étions en tout 4 militaires dont un servait la messe. Tu vois là la dévotion! Je n'ai pas reçu de lettres entre celles du 22 et du 28. Je te conseille de ne pas tant rester à Olloix car je pense que ça ne doit pas y être bien gai.

"Je t'embrasse bien fort. Joseph".   

 

 

 

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Joseph Pageix, au 36e Régiment d'Artillerie, joue de l'harmonium pour animer la messe. (noter le képi sur le haut de l'instrument)

 

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3-L'auteur de la lettre

 

L'auteur de la lettre, Jean-Joseph Crouzeix, est né à Olloix le 28 Décembre 1874 à 5 heures du soir. L'acte de naissance a été rédigé par le Maire, Monsieur Marcilly de la Tourfondue. Les Crouzeix sont installés à Olloix depuis longtemps ; à Olloix, un Guillaume Crouzeix fut Maire de 1830 à 1848 .

Les parents de Jean-Joseph sont Guillaume Crouzeix, 33 ans, cultivateur, et Marguerite Savignat, 26 ans. Étaient présents Vincent Besson, 38 ans, cultivateur, et Jean Tacheix, 45 ans, aubergiste.

Ses grands parents sont, du côté paternel, Michel Crouzeix, cultivateur, et Élisabeth Besson et, du côté maternel, Jean Savignat, meunier à Cournols et Françoise Maugue.

Le 1 er Mars 1905, Joseph Pageix épouse à Olloix Anne Morin, ; il a 30 ans et elle en a 40 ! Elle est née au hameau de Pré-Pommier, commune de Picherande, canton de Latour d'Auvergne. Elle exerce le métier d'institutrice à Olloix, et c'est probablement là qu'ils se sont connus. Il est par ailleurs possible que le jeune Marcel ait été son élève.

Les parents de l'épouse sont naturellement assez âgés : son père, Pierre Morin a 72 ans et sa mère Jeanne Barbat 67 ans. Ils sont cultivateurs à Noisy-le-Roi, en Seine-et-Oise.

Les témoins du mariage sont Crouzeix François-Félix, 28 ans, cultivateur à Olloix, frère du futur, Jean Morin, 31 ans, employé des chemins de fer PLM demeurant à Alfortville, Seine, et Antoinette Morin, 36 ans, et Louise Lambrecht, 35 ans, demeurant à Noisy-le-Roi.

Tout ceci n'explique pas pourquoi Joseph Crouzeix, qui avait alors 40 ans, se trouvait en Alsace (alors allemande) en novembre 1914, soit trois mois après la déclaration de guerre.

La consultation des registres matricules permet d'apporter une réponse (Arch. Dép. Du P.de D. R 3065 ):

Jean Joseph Crouzet, qui portait le numéro matricule 525, était de la classe 1894. Incorporé le 14 novembre 1895, arrivé au corps le même jour et immatriculé sous le numéro 6073, il est soldat de 2 ème classe le 14 novembre 1895. Passé au 13 ème escadron du train des équipages militaires le 21 avril 1896 (ordre de M. le Général commandant le 18 ème Corps d'Armée en date du 18 avril 1896), il passe ensuite au 16 ème Régiment d'Infanterie le 21 octobre 1897 (Décision de M. le Général commandant le 15 ème corps d'armée en date du 11 octobre 1897).

Il obtient un certificat de bonne conduite et passe dans la disponibilité le 21 octobre 1898 et dans la Réserve de l'armée active le 1 er novembre 1898.

Il effectue des périodes d'exercice dans le 92 ème Régiment d'Infanterie du 26 août au 22 septembre 1901, puis une deuxième période du 22 août au 18 septembre 1904 et passe dans l'armée territoriale le 1 er octobre 1908.

Il effectue une troisième période d'exercices dans le 99 ème Régiment Colonial d'Infanterie du 5 au 13 mai 1911.

À la mobilisation, il arrive au corps le 13 août 1914 et passe caporal des réserves le 1er octobre 1914, puis passe au 75 ème Régiment Colonial d'Infanterie le 23 avril 1918 et ensuite, le 10 septembre 1918 au 279 ème Régiment Colonial d'Infanterie. Il passe enfin au 34 ème Régiment Colonial d'Infanterie le 7 octobre 1918.

Il est démobilisé le 21 janvier 1919 par le 92 ème régiment d'Infanterie et se retire à Olloix.

Curieusement, sa profession indiquée lors de l'établissement de sa fiche matricule est « Valet de chambre » !...

Son degré d'instruction générale est du niveau 3 et son instruction militaire porte la mention « exercé ».

Son signalement le décrit avec des cheveux et des sourcils châtains, des yeux bleus, un front ordinaire, un nez droit, une bouche moyenne, un menton rond, un visage ovale et une taille de 1 m,70.

Enfin, la fiche porte ses adresses successives, peut-être liées aux affectations de son épouse :

-Février 1899 : 35 rue Saint-Paul, Saint-Étienne ;

-Janvier 1909 : 72 rue Coste, Caluire ;

-30 Novembre 1909 : Dallet ;

-9 Décembre 1910 : 92 rue de Vaugirard à Paris (6e) ;

-1er Novembre 1913 : Dallet ;

-18 Avril 1919 : rentré à son domicile (Olloix).

Friesen, où se trouvait Joseph Crouzeix avec son unité combattante, lorsqu'il rédigea cette lettre, est une petite bourgade du Haut-Rhin, en Alsace. Cette province était allemande -comme on le sait- depuis 1870. Au début de la guerre, l'armée française s'était avancée jusqu'en Alsace; après cette première phase de mouvements aux frontières, ce fut un repli général, puis la ligne de front se stabilisa.

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4-La lettre

 

Voici donc cette admirable lettre qui, à mon avis, se passe de commentaire :

 

« Friesen (Alsace) le 2 Novembre 1914.

 

« Mes chers amis

 

« Mon frère et moi nous avons appris le grand malheur qui vous a frappés. Perdre son fils unique, aimable, bien doué, riche d'avenir, le perdre loin de soi, dans une guerre horrible, c'est là une chose cruelle, triste, irréparable ! Le cher enfant manquera maintenant à la patrie : il a versé son sang pour elle, et il manquera aussi à Olloix où son exemple de bon fils et de bon compatriote aurait fait du bien, où il était estimé de tout le monde ; mais il manquera surtout, et combien douloureusement ! chers amis, dans votre maison, près de vous, où son absence momentanée laissait déjà un si grand vide ! Non, personne ne fût jamais plus cher à ses parents, personne plus utile. C'est une victime du grand sacrifice national, et vous êtes aussi, avec lui, victimes du même sacrifice.

 

« Hélas ! Parents infortunés ! Dieu a permis que votre cœur paternel fût touché dans sa plus vive et plus légitime affection : aussi est-il le seul, aujourd'hui, capable de vous donner le courage de supporter cette épreuve. En le priant, vous vous résignerez donc ; en le priant, vous vous soumettrez à sa divine volonté et vous adorerez ses desseins les plus impénétrables. Par la prière, par l'abandon entre ses mains de notre prudence -toujours trop terrestre!- nous attirerons ses grâces de pitié et de miséricorde. Si notre front, humblement, se courbe devant sa majesté toute puissante, il daignera regarder notre bassesse et consoler notre tristesse. Vivons donc de la foi : et cette lumière nous montrera la vanité des avantages de ce monde, le néant de cette vie. Et de même, le don de l'espérance (oh ! Quel don précieux!) nous rappellera le lieu et les biens rééls sur lesquels nous devons compter sûrement -si nous le voulons-, avec la joie ineffable de retrouver au ciel nos amis et nos parents, tous ceux que nous avons aimés, s'ils sont morts fidèles et enfants de l'Église.

 

« Car c'est dans ce monde pur et bienheureux que se trouve maintenant, et pour jamais, votre jeune Marcel. Récompensé de sa vaillance, de tout ce qu'il a souffert et, aussi, de son amour pour vous, il vous attend là-haut, d'où il viendra joyeux vous tendre la main lorsque votre tour sera aussi venu. Ah ! Je sais bien que ce n'est pas lui qui aurait dû vous précéder, mais vous suivre. Ce renversement des rôles révolte notre faible nature ? Mais songez, mes amis, qu'il n'a fait que quitter, plus tôt que nous, nos misères. C'est vous qui souffrez, car il vous manque ; quant à lui, qui ne vous a point perdus, il ne peut pas en souffrir. Il a gagné plus vite que nous le véritable lot, le seul bien désirable, celui pour lequel nous avons été créés, et voilà la simple vérité.

 

« Aussi, chers parents, malgré notre douleur, malgré notre compassion sincère, je ne saurais trop vous engager à une héroïque et chrétienne résignation. Car tout est là : accepter avec une soumission sainte la volonté de Dieu, c'est le vrai, le seul moyen, dans le cas présent, de savoir retirer le bien du mal. Qu'est-ce que le mal qu'on peut souffrir en cette vie, si on le compare au bien qui peut en résulter dans le monde éternel ? C'est cette pensée qui soutenant les saints (les plus avisés des hommes) les portait à aimer et à rechercher la souffrance. Et nous ne saurions mieux faire que les imiter.

 

« D'ailleurs, Dieu voyant mieux que nous ce qui convient à notre salut, nous envoie des revers tantôt pour nous détacher de la terre, tantôt pour purifier nos intentions, tantôt pour nous obliger à la pénitence, pour nous rappeler notre condition ou pour nous fournir des occasions d'acquérir des mérites. Sachons au moins que ses actes sont la sagesse même et que ses moyens de nous faciliter le salut sont infinis.

 

« Or, mes amis, courage ! Et vous saurez plus tard que tous ces tourments seront changés en joie et en bonheur. Votre petit Marcel, qui le sait, pourrait déjà vous l'affirmer. Et souvenons-nous que « Dieu ne peut ni se tromper, ni nous tromper. » Ayons, seulement, assez de foi pour ne point nous tromper nous-mêmes et pour n'être pas dupes de notre propre erreur ?

 

« Hier, aux offices, et ce matin également, inutile de vous dire qu'en priant pour mes parents et pour mes amis, j'ai prié pour Marcel et pour vous. Il nous le rendra du reste au ciel, où Dieu l'a rappelé.

 

« Ici, à Friesen, comme dans toute l'Alsace, où le culte catholique n'a pas été persécuté par le gouvernement allemand, la religion fleurit dans toute sa splendeur, avec les belles vertus qui en découlent. Il faudrait voir la pompe magnifique de ces cérémonies, comme nous l'avons vu hier et ce matin ! Dans une paroisse de six cents âmes (où une centaine partis à la guerre font pourtant défaut) un chœur de 25 chantres très instruits exécutedes messes et des motets à plusieurs voix avec une perfection qu'envieraient les maîtrises de nos cathédrales. L'orgue qui les accompagne (très puissant), est tenu par l'instituteur, un laïc, excellent musicien et même compositeur instruit. Tous les jours, avec les enfants de l'école, il assiste à la messe et joue de l'orgue, car tous les jours il y a grand'messe chantée, à 6 h1/2 en cette saison, plus tôt en été. Dans la nef droite passent les hommes par rang d'âge, les plus jeunes premiers, les adultes et enfin les vieillards. Même disposition pour les femmes , qui passent dans la nef gauche. Pour toutes les prières, les hommes, dirigés par monsieur le Curé, récitent leur verset, et les femmes, sans exception, comme les hommes, y répondent. Tous, recueillis, prient avec un respect, une foi profonde. Tous assistent même à vêpres, et pas un ne manque, dit-on, la messe une seule fois dans l'année. Hier soir, une procession avec chants funèbres a duré ½ heure à travers les allées du cimetière. Ce matin elle s'est renouvelée après l'ofice. Heureusement, un beau soleil est venu embellir ces jours de deuil, tandis que plusieurs avaient été pluvieux et humides.

 

« Je n'ai rien dit des églises d'Alsace et de celle d'ici en particulier. Elles sont superbes, d'une richesse de sculpture et de peinture extraordinaire. Nulle part dans les campagnes de France où j'ai passé je n'ai vu des églises si belles, des tableaux aussi ravissants. Il faut vous dire que la plupart des gens en Alsace jouissent d'une large aisance. Malgré leurs nombreux enfants, dont la moyenne est de 5 ou 6 par famille, on constate que les pauvres sont rares. Tous se tirent bien d'affaire. « Il y a, disent-ils, des places et des métiers pour tous les hommes, et les hommes manquent plutôt de travail que le travail ne manque aux hommes. » Les terres et les prés sont bien tenus, bien mieux que dans la plupart des régions de France ; les maisons sont restaurées et très propres, et même très confortables : nous n'en avons pas une idée chez nous. Mais je resterais incomplet si je ne parlais point des causes de cette étonnante prospérité. La première et la plus fondamentale, me semble être l'union, la paix religieuse et sociale ou pour mieux dire, la pratique sérieuse des commandements de Dieu. Que peut-il sortir de bon en effet d'une société sans religion ? Où est son obligation morale ? Point n'est besoin de théorie, les faits nous le prouvent ! Dans tout pays, comme dans tout individu où il n'y a pas la crainte de Dieu, c'est la voix des passions qui commande et c'est elle qu'on obéit. Au lieu de s'aider, on se jalouse, on se nuit, on se fait mille méchancetés malpropres. Qu'un citoyen, considéré comme neutre puisse se faire oublier des militants antireligieux et réussir, cela se voit ; mais, d'une manière générale, les divisions religieuses et politiques, les tracasseries et, puis-je dire, les tyrannies de l'intolérance, amènent, à peu près sûrement, la misère et le désordre. Aussi un vieil ami de la France m'a avoué ses craintes à ce sujet : « Beaucoup d'alsaciens, m'a-t-il dit, se sont consolés d'être allemands, quand ils ont appris les persécutions dont les gouvernements faisaient souffrir la religion en France, et, a-t-il ajouté encore, si nous redevenons Français, le gouvernement, au lieu de s'attirer les sympathies du peuple alsacien, se créera des inimitiés hostiles, s'il ne respecte pas nos vieilles traditions, toutes nos libertés religieuses. » Je crois que c'est vrai. Et je crois aussi que le peuple allemand n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il considérait la France comme un peuple en décadence au point de vue moral. La morale en effet n'y avait plus de base et rapidement, la moralité s'est trouvée transformée en immoralité. La situation matérielle, par voie de solidarité et de conséquence, ne tarde pas, non plus, à en recevoir du gravier dans ses rouages. La soif de l'or et des plaisirs y domine tout, et on ne regarde plus aux moyens de se procurer ces satisfactions. De là naissent le vol, le vice, le meurtre et leur honteux cortège de circonstances et d'accessoires qui ont vite fait de transformer la terre en un lieu de bandits et de coupe-gorge.

 

« Mais ici, formés à la sagesse, à la discipline et à l'ordre dès l'enfance, les gans sont très patients et très laborieux. C'est pourquoi ils font généralement bien honneur à leur maison et à toutes leurs affaires, la religion, c'est bien entendu, restant la base et la principale occupation de leur vie toute entière. Leçon : où fleurit la religion, là aussi fleurit l'union, la paix sociale, avec la prospérité et la force. Mais quand la religion est persécutée et détruite, la vertu s'en va, les hommes s'animalisent, se déshonorent et leurs crimes contre Dieu attirent sur l'humanité des châtiments, des calamités qui frappent la race et qui peuvent même l'anéantir. Et la guerre affreuse que nous subissons, qu'est-ce autre chose sinon un de ces formidables châtiments contre des peuples païens, hérétiques ou impies (sauf le sang de la vertu qui nous lave des souillures du vice). Et cette folie de carnage et de destruction, qui anime les uns contre les autres, ne saurait se comprendre autrement pour un chrétien, pour un croyant qui voit derrière les événements humains une autre puissance que celle de l'homme. Les hommes ! Ô jouet futile ! Ô instruments inconscients entre les mains de la justice divine. Car, leurs prévisions, leurs plans, nous voyons comme l'ironie des choses s'en soucie ? Et s'il en coûte à Dieu de les renverser comme un château de cartes ! Non, l'homme n'est pas le maître de l'univers : il s'abuse quand il le croit. L'univers est un don qui ne lui a rien coûté. S'il sait le reconnaître et en remercier son Bienfaiteur, il est dans son rôle et tout pour lui va au mieux. Mais que s'il veut usurper la place du Maître, se révolter contre lui ou simplement le nier, lui refuser ses hommages, alors il en est puni sévèrement. Voilà ce qui a lieu, je crois, en ce moment.

 

« Mais je m'arrête, chers amis ; je me suis même écarté beaucoup trop de mon but principal qui était, seulement, de vous offrir mes bien sympathiques condoléances.

 

« Adieu donc, ou, plutôt, au revoir. Faites part, s'il vous plaît, de nos bonnes nouvelles à nos pauvres vieux parents et veuillez agréer vous tous, avec nos affectueux sentiments, notre bien cordiale poignée de main. Prions aussi les uns pour les autres, je vous prie.

 

Joseph Crouzeix »

 

lettrecrouzeix

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La belle écriture de Joseph Crouzeix (1ère page).

 

En guise d'épilogue...

 

Cette lettre, soigneusement conservée par mon grand oncle, avait attiré depuis longtemps mon attention, mais je remettais à plus tard le soin d'éclaircir les circonstances mystérieuses qui l'entouraient.

C'est chose faite: j'ai ainsi découvert que ma grand tante Louisa, que je visitais souvent, chez elle à la Place d'Armes, lorsque j'allais en vacances vers 1960 chez mes grands parents Pageix à Beaumont, avait eu un jeune frère dont j'ignorais alors l'existence et le funeste destin.

Elle ne m'en avait jamais parlé...

J'ai enfin réalisé que l'absence d'enfant, à l'évidence mal vécue par ce couple qui accomplit sans succès plusieurs pélerinages (Lourdes, Rome...), fut une bien triste conséquence du choc émotionnel subi par Louisa en septembre 1914. Louise Pageix, née en 1888, s'éteignit en 1968 à Lyon chez sa nièce Madeleine Page, née Pageix (fille unique d'Antony Pageix, frère de Joseph et de mon grand père Pierre); elle repose dans le caveau familial de Beaumont.

 

tanteLouisaPlaced-Armes.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma grand-tante Louisa photographiée devant la maison,

de la Place d'Armes, à Beaumont.

(photo Jacques Pageix vers 1965).

 

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"MADEUF Marcel, 2 septembre 1914". Sur le même mémorial, on remarque aussi les noms de CROUZEIX Étienne, 7 janvier 1915, et CROUZEIX Michel, 3 octobre 1916"...

"MADEUF Marcel, 2 septembre 1914". Sur le même mémorial, on remarque aussi les noms de CROUZEIX Étienne, 7 janvier 1915, et CROUZEIX Michel, 3 octobre 1916"...

1-La Grande Guerre et ses morts pour la France: Joseph Crouzeix écrit à des parents endeuillés.

En septembre 2016, lors d'une visite de la basilique de Saint-Nectaire; je découvris, inscrit en tête de la liste des "Glorieuses victimes de la Grande Guerre", le nom de Marcel Madeuf, mort le 2 septembre 1914!

Ainsi, si le jeune Marcel vit le jour et passa sa jeunesse à Olloix où son père était venu se marier et se fixer, il n'en était pas moins connu et estimé à Saint-Nectaire, berceau de la famille Madeuf.   

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       Jacques Marcel Pageix, Janvier 2014.

 

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 23:19

 

La Grande Guerre et ses morts pour la France (annexe 1):

 

5-La mémoire collective:

 

Le monument aux morts d'Olloix

Aujourd'hui...

 

 

monumtauxmortsolloix

 

 

 

  monument02monument03

 

 

 

mnmtolloix

 

...et le 21 octobre 1923 peu après son construction

(photo prise par Joseph Pageix : à gauche, son épouse Louisa Madeuf).

 

Dans le cimetière d'Olloix se trouve une plaque commémorative au nom de Marcel Madeuf, en marbre blanc, dont la photographie ci-dessous m'a été communiquée par la mairie d'Olloix; elle porte l'inscription suivante:

 

"ICI REPOSE.

 

MARCEL MADEUF

Brigadier au 1er d'Art(ille)rie

MORT POUR LA FRANCE

A CLÉZANTAINE (Vosges)

LE 2 SEPTEMBRE 1914

À L'ÂGE DE 20 ANS"

 

Cette plaque est posée sur une tombe qui porte l'inscription "Famille Maugue-Madeuf.

la photographie émaillée qui se trouvait incrustée sur cette plaque a malheureusement disparue. En revanche, deux décorations sont toujours présentes sur cette plaque: une Médaille militaire et une Croix de guerre avec palme (ce qui correspond à une citation à l'ordre de l'Armée).

Ces décorations lui furent-elles attribuées à titre posthume, en reconnaissance de son ultime sacrifice? Ou bien, vinrent-elles distinguer des actes de courage accomplis auparavant par le jeune Marcel, au cours de ces durs combats de Lorraine?

Dans un premier temps, je n'ai pu trancher à ce propos. Cependant, il est sûr que si la présence au front fut d'une courte durée (une quinzaine de jours), la lecture des journaux de marche nous montrent à l'évidence que les artilleurs furent mis à rude épreuve au cours de cette campagne intense et meurtrière, et multiplièrent les actes de courage, en affrontant les vagues d'assauts ennemies tout en subissant les bombardements de son artillerie lourde. Au cours de ces actions, beaucoup de nos soldats trouvèrent la mort.

La Médaille Militaire existait depuis Napoléon III, tandis que la Croix de Guerre fut créée au cours de la Grande Guerre, le 8 avril 1915. Grâce aux renseignements communiqués par les Archives Militaires de Pau, j'ai pu être fixé sur ce point: ces décorations lui ont bien été décernées à titre posthume, en 1919, avec cette belle citation: 

 

"Arrêté du 18 octobre 1919

portant concession de la Médaille Militaire

 

Le Président du Conseil,

Ministre de la Guerre

ARRÊTE

"Article unique:

 

"Sont inscrits au tableau spécial 

de la Médaille Militaire

les militaires dont les noms suivent:

 

Artillerie de campagne,

1er Régiment d'artillerie de campagne.

 

"MADEUF (Pierre), matricule 4113, brigadier: brigadier plein de zèle et de dévouement. Tué dès le début de la campagne, à son poste de combat, le 2 septembre 1914.

"Cette concession comporte l'attribution de la Croix de Guerre avec étoile de bronze".

À Paris, le 18 octobre 1919 

Signé: Georges CÉMENCEAU

  

(JO du 13 décembre 1919).

 

       

Plaque-Mr-Madeuf.JPG

 

 

Cette enquête sur la fin tragique du jeune Marcel, appelé à défendre sa patrie et tombé dès les premiers jours de la guerre, n'a évidemment pas manqué de m'émouvoir; comme la plupart des mobilisés, Marcel n'avait aucune idée de l'enfer qu'il allait vivre pendant les jours qui précédèrent son décès.

À l'issue de mes recherches, je ne puis toutefois écarter un sentiment de frustration: bien sûr, les mouvements et les combats de son groupe peuvent être retracés de manière collective à partir des journaux de marche, des historiques de régiments et autres mémoires; en revanche, son parcours personnel demeurera, hélas, à jamais dans l'ombre...tout comme son visage que je n'ai pu encore retrouver (à part le photo où il pose, enfant, aux côtés de ses parents)...

Avec un fils (Marcel) mort pour la France en 1914, et une fille (ma grand-tante Louisa) ) morte sans enfants en 1968, cette "branche" Madeuf s'éteignit sans postérité. L'absence d'enfant, contrairement au désir du couple, se confirma malgré plusieurs voyages à Lourdes dont témoignent de nombreuses photos de « l'oncle Joseph », et fut à mon avis une conséquence douloureuse du traumatisme subit par Louisa. Encore un fait que l'on ne peut éluder, et qui doit être rangé parmi les dommages collatéraux de cette guerre (lire le récent ouvrage de Jean-Louis Beaucarnot cité in fine qui évoque dans de nombreux témoignages ces aspects peu connus).

 

6-Généalogie simplifiée de la famille Madeuf

 

 

1a- Louisa Madeuf (Olloix)

o 02.07.1888, x Joseph Pageix 13.02.1909, + 06.05.1968.

1b-Marcel Madeuf

o 27.01.1894, + 02.09.1914

 

I

2- Louis Madeuf (St-Nectaire)

o 23.09.1857, x Marie Maugue 21.09.1886.

 

I

3- Pierre Madeuf (d°)

o 17.06.1829, x Louise Rassion 04.02.1856.

 

I

4- Etienne Madeuf (d°)

o 16.03. 1788, x Anne Rassion 25.02.1821.

 

I

5- Nectaire Madeuf (d°)

o 12.06.1754, x Françoise Bellot du Vernet Ste-Marguerite

10.02.1767, + 01.03.1766.

 

I

6- Gabriel Madeuf (d°)

o 11.05.1712 , x Marie Guittard 25.11.1734  (+ 1763)

 

I

7- Antoine Madeuf (d°)

o vers 1675, x 08.11.1696 Anthoinette (ou Anthonia) Tyoleyre 

(Troleyre ou Tiauliere) 08.11.1696 

I

.

.

Il faudrait bien-sûr prendre un peu plus de temps pour la compléter.

 

Dans l'état-civil de Saint-Nectaire, qui remonte jusqu'à 1573, on trouve de nombreux Madeuf, ce qui atteste l'ancienneté de la présence de cette famille à Saint-Nectaire. Dans ces actes figurent des notabilités telles que des prêtres, et surtout des agriculteurs installés au village des Arnats. 

 

 

 baptAntoniaMadeuf1573

 

Baptême le 20 janvier 1573 d'Anthonia Madeuf, fille de Maître Jehan Madeuf et de Magdaleyne Serre, parrain Michel Serre, marraine Anthonia Madeuf de Salhens.

 

J'ajoute qu'il y avait à "Saint-Nectaire les Bains" un "hôtel Madeuf" qui figure sur de vieilles cartes postales.

 

ooo

 

olloix

 

Olloix et...

 

stnectaire.jpg

 

...Saint-Nectaire (villa Gabriel, propriété Madeuf...)

(Photos Joseph Pageix)

 

ooo

7-Annexes

 

7-1-Acte de naissance de Louisa Madeuf :

 

Naissance à Olloix Louisa Madeuf, le 2 juillet 1888 – N°3. Mentions marginales: A contracté mariage à Olloix le 1er février 1909. Décédée le 6 mai 1968 à Lyon, 5ème.

L'an mil huit cent quatre vingt huit le deux juillet à dix heures du matin, par devant nous, Mage Vincent, Maire, officier de l'état-civil de la commune d'Olloix, canton de Saint Amant Tallende (Puy de Dôme), est comparu Madeuf Louis, âgé de trente un ans, cultivateur demeurant à Olloix, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, né aujourd'hui à six heures du matin, de lui déclarant, en son domicile susdit et de maugue Marie son épouse âgée de vingt un ans, demeurant au même lieu et auquel il a déclaré donner les prénoms deLouisa, Marie, Michelle, lesdites déclarations et présentation faites en présence de Maugue Michel âgé de quarante cinq ans, cultivateur, grand père à l'enfant et de Flagel Pierre Chaudèze, âgé de quarante quatre ans, menuisier non parent à l'enfant tous deux domiciliés à Olloix. Après lecture faite du présent acte le père et les témoins l'ont signé avec nous.

 

Flagel Madeuf Maugue Mage

 

Louisa vécut seule à la Place d'Armes après le décès de mon grand oncle survenu le 4 juillet 1942. Plus tard, en 1966, elle s'installa à Lyon chez ma cousine Madeleine Page, (fille d'Antony Pageix) et y décéda le 6 mai 1968.

 

7-2-Acte de naissance de Marcel Madeuf :

 

N°1- 27 janvier 1894. Madeuf Marcel. Pierre. Marie. Sexe masculin. Légitime.

L'an mil huit cent quatre-vingt-quatorze, le vingt-huit janvier à huit heures du matin, par-devant nous Mage Vincent, maire et officier de l'état-civil de la commune d'Olloix, canton de Saint-Amant-Tallende , département du Puy-de-Dôme, est comparu Louis Madeuf, âgé de trente-six ans, cultivateur, domicilié à Olloix, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né hier vingt-sept janvier à cinq heures et demi du soir, de lui déclarant, en sa maison sise à Olloix, et de Marie Maugue, son épouse, âgée de vingt-six ans, sans profession, demeurant au même lieu et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms deMarcel-Pierre-Marie ; les dites déclarations et présentation faites en présence de Julien Guittard, âgé de vingt-deux ans et de Michel Maugue, âgé de cinquante ans, tous deux cultivateurs, domiciliés à Olloix, le premier cousin, et le second grand-père de l'enfant ; et ont le père et les témoins, signés avec nous le présent acte de naissance, après qu'il leur en a été fait lecture.

 

Madeuf     Maugue Guittard Mage

 

7-3-Acte de décès de Marcel Madeuf :

 

N°4 / Transcription / Décès du 2 septembre 1914 / Madeuf Marcel Pierre marie / 20ans1/2-célibataire / Mort pour la France.

Aujourd'hui cinq février mil neuf cent seize Nous Paul Pierre Girard, conseiller municipal remplissant par délégation les fonctions de miaire et d'Officier de l'État-civil de la commune d'Olloix, canton de StAmand-Tallende, département du puy-de-Dôme, avons reçu de mr le ministre de la Guerre, l'acte de décès dont la teneur suit :

« Aujourd'hui deux septembre mil neuf cent quatorze à Clézentaine (Vosges) devant nous Lefébure (*) chef d'escadron 1er Régiment d'Artillerie de Campagne sont comparus les sieurs Jean Georges Henry Masson-Bachasson de montalivet, commandant la 3e batterie, 1er Régiment d'artilleie de campagne, Émile Adrien Julien Forcinal, maréchal des Logis, 1er Régiment d'artillerie de campagne, lesquels m'ont déclaré que le sieur Madeuf Marcel Pierre Marie, Brigadier au 1er Régiment d'artillerie de campagne , N° Mle 4113, fils de Louis et de Maugue Marie, né le vingt sept Janvier mil huit cent quatre vingt quatorze à Olloix, département du Puy-de-Dôme, est décédé à Clézentaine (Vosges) le deux septembre mil neuf cent quatorze, tué à l'ennemi « Mort pour la France ». De tout quoi nous avons dressé acte qui a été signé par nous et les témoins, après lecture faite. Les témoins, signés : De Montalivet, Forcinal. Pour expédition conforme : L'officier de l'état-civil, signé : Illisible.

-Vu par nous Condaminas sous-Intendant militaire. Signé : Condaminas.

-Vu pour légalisation de la signature de Mr. Condaminas, Paris le quatorze décembre mil neuf cent quinze. Le Ministre de la Guerre, par délégation : Pr le Chef du Bureau des Archives administratives signé : Illisible.

-À la fin de l'original se trouve la mention rectificative (Loi du 30 septembre 1915) suivante : Le nom de la mère du défunt doit être erthographiée Maugue et non Mauge ainsi qu'il est mentionné dans le corps de l'acte d'ailleurs incomplet sur le point suivant :

-Le brigadier Madeuf était domicilié en dernier lieu à Olloix (Puy-de-Dôme). Le Ministre de la guerre par délégation , le chef du Bureau des Archives administratives signé : Illisible.

-Lequel acte ainsi transcrit, en exécution de l'article 94 nouveau du Code civil, sur le registre d'état-civil de ladite commune, restera annexé au présent registre.

P. Girard

 

(*) Lui-même mourra au champ d'honneur.

 

 7-4-Carte des mouvements du 1er groupe d'artillerie de Marcel Madeuf (établie à partir du journal de marche de cette unité):

 

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Avance: 1 et 2 août: Bourges, (rassemblement dans les halles) > 7: Gray-gare régulatrice > 8: Charmes > 8 et 9: Moriville (jonction avec la 1e armée) > 10: Domptail > 11: traversée de la Meurthe  Réherrey > Gélacourt > 12 et 13: Hablainville > 14: Réclonville > Herbeviller > Verdenal > Chazelles > 15: attaque de nuit de Blamont > Verdenal > Repaix et Gognez > 16: Tanconvile > 17: appui attaque Lorquin > 18: les troupes entrent dans Sarrebourg > Bebing> 19: Ferme Winkelhof: le groupe bat le secteur nord de Sarrebourg.

 

Retraite: 20: reprise de Sarrebourg par les allemands> repli vers Xouaxange > 21: Barbas > 22: Blamont > Domèvre > Hablainville >Pettonville > 23: Fauconcourt > Sr-Genest.

 

Défense: 24: Clézentaine > 25: Mattexé > Fauconcourt > 26 et 27: Fauconcourt > 28: sud de Clézentaine, face à St-Pierremont et Xaffeviller > Fauconcourt  29: Clézentaine > 30: Clézentaine, près du cimetière > Fauconcourt.

 

1er et 2 septembre: près de clézentaine: tirs sur Domptail.

 

Le 2: La pièce de Marcel Madeuf  reçoit un obus allemand de gros calibre.

 

 

 

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7-5-Deux photographie où l'on voit Marcel enfant, sa sœur et ses parents :

 

Ces deux photos (négatifs sur plaques en verre) ont été prises vers 1906, soit trois ans avant le mariage de Joseph Pageix et de Louisa Madeuf (en 1909): Louisa (2e à partir de la gauche), avait donc 18 ans, tandis que Marcel, à droite, paraît avoir une douzaine d'années (sur la deuxième photo, on distinue bien -sur l'original- sa petite fossette au menton, signalée dnas sa fiche matricule). À côté de Marcel se trouvent ses parents, Louis Madeuf  et Marie, née Maugue. La présence du drapeau tricolore accroché à la grille s'explique par le fait que Louis Madeuf était conseiller municipal. Je n'ai pas identifié la dame et son petit enfant.

 

7-6-Quelques chansons militaires:

 

"Le livre de musique", par Claude Augé, Paris, librairie Larousse (vers 1890), ne proposait pas moins d'une dizaine de chants militaires aux enfants: mon grand père Pierre Pageix, auquel appartenait ce livre, apprit ces chansons et, plus tard, les joua probablement, au cours de son service militaire accompli dans la musique:

 

-"Le tambour résonne";

-"En avant, c'est pour la france que nous marchons tous au combat";

-"As-tu vu la casquette du père Bugeaud";

-"Malbrough s'en va-t-en guerre";

-"La retraite de cavalerie";

-"En avant";-"Honneur et Patrie";

-"Hier et demain";

-"Le défilé du régiment";

-"En sentinelle".    

 

 

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Voici la dernière partie du chant intitulé « Hier et demain », étant souligné que ces paroles guerrières ne peuvent témoigner à elles-seules de l'état d'esprit des enfants comme le jeune Marcel; en revanche, elles sont emblématiques de l'enseignement prodigué à cette époque, empreint de l'esprit de revanche que j'évoque au début de ces lignes :

(...)

Cher écolier, quand au sortir de la classe

À ton fusil tu cours avec orgueil,

Revois toujours la Lorraine et l'Alsace,

Ce coin de France à la couleur de deuil!

Sérieux sous tes jeunes armes,

Qu'en ton cœur naisse un noble espoir;

Ta mère verra sans alarmes

Sous tes doigts blancs le fusil noir!

 

Un jour luira l'éclair de la bataille;

Alors, petit, en avant! Haut le cœur!

Des ennemis méprisant la mitraille,

Fais ton devoir et reviens-nous vainqueur.

Il changera, le sort des armes!

Il tombera, leur aigle noir!

Strasbourg et Metz, séchez vos larmes

Non pas adieux - mais au revoir!  

 

ooo

 

              Jacques (Marcel) Pageix, Janvier 2014.

VOIR annexe 2 >>

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 16:23

 

La Grande Guerre et ses morts pour la france (annexe 2)

 

8-Commentaires sur les raisons du repli des armées françaises :

 

8-1-La puissance de feu de l'armée allemande:

 

L'artillerie lourde de l'armée française était nettement inférieure en qualité et en quantité à celle des allemands: La dotation totale de l'armée française était d'environ 4000 canons de campagne de 75 et de 300 canons d'artillerie lourde attelée. La supériorité des allemands était énorme : ils disposaient de 5000 canons de 77, 1500 obusiers légers et 2000 obusiers lourds, mortiers et canons longs.

 

Dans ses souvenirs de 1914/1918, mon grand père Marcel Juillard, lieutenant au 5e Régiment d'Artillerie Lourde (5e RAL), se plaignait de la rareté et de la vétusté des canons de gros calibre. Ce n'est qu'en 1917 que l'armée fut dotés de canons récemment fabriqués : en particulier les 155 Grande Portée Filloux (155GPF), qui servaient toujours en 1939/1940 ! (cf souvenirs du même, au 185e, puis au 187e Régiment d'Artillerie Lourde Tractée). Certes, il constatait que la portée de ses canons, supérieure à celle des 75, permettait d'installer les batteries plus en arrière, mais cela ne les protégeait pas pour autant des coups de l'artillerie lourde allemande (voir mêmes souvenirs). Les 75 des régiments d'artillerie de campagne, plus mobiles mais de portée plus faible, était quant à eux exposés aux tirs des premières lignes allemandes et aux attaques de vagues de fantassins allemands.

 

75 en action

L'un de nos 75 en action. Un canonnier charge la pièce qui vient de tirer.

(Photo Joseph Pageix).

 

 

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Une de nos pièce de gros calibre (ici du 155, probablement un "Rimailho"),

lors d'un entraînement en 1913 au camp de Chambaran,

où Antony Pageix fit un séjour en 1899 (cf « lettres du service militaire »).

 

 

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Pièce de gros calibre allemande.

Son aspect est à l'évidence plus moderne...

 

Cette carte postale a été envoyée par Joseph Pageix à Louisa le 10 avril 1915. Il lui écrit ceci : « Je ne suis pas encore allé voir Baffaleuf (Antony Baffaleuf, né à Olloix le 9 septembre 1889; ce nom est inscrit sur le monument aux morts, mais il ne s'agit pas du même homme. Notons que les Baffaleuf étaient nombreux à Olloix et le site de la Grande Guerre ne compte pas moins de 4 MPLF ). Il est venu lui-même hier mais je n'étais pas encore rentré. Je n'ai pas bien le temps non plus d'aller là-bas surtout que je ne peux pas y aller avec mon cheval parce qu'il est blanc (peut-être était-il trop visible?). Dis-moi quand tu iras voir sa femme (Il s'était marié à Angèle Ronzier le 1er février 1913). Je t'embrasse bien fort. Joseph.»

 

 

Plus précisément, les canons lourds et les mortiers allemands avaient une portée supérieure (environ 12 km) à celle du 75 qui était généralisé dans l'armée française (environ 7 km). De plus, les canons lourds allemands, souvent hors de portée des 75, pouvaient se positionner en arrière des troupes, en se plaçant derrière les crêtes, et tirer des projectiles en exécutant des tirs courbes qui passaient au dessus de leur ligne de front en venant presque verticalement retomber sur les lignes françaises, alors que le 75 tiraient à trajectoire tendue. Enfin, l'artillerie allemande pouvait se retrancher dans des positions reculée et bien défendue, alors que nos unités de 75 (dont une qualité était la mobilité et c'est pourquoi on les appelait des « canons de campagne ») était plus vulnérable en se plaçant au voisinage des crêtes. Étant en appui des troupes, l'artillerie de campagne devait se déplacer au gré des avancées et des replis de celle-ci.

 

Deux exemples de cette vulnérabilité et de l'obligation de mobilité relevés dans le JMO :

 

-Le 20 Août , « lors de la reprise de Sarrebourg par les allemands, les Batteries voient descendre vers 10 heures du plateau Saraltrof sur Riding et Eisch et Sarrebourg de grosses masses d'infanterie, les Batteries ouvrent un feu très violent contre cette infanterie sans pouvoir arrêter son élan ».

 

-Plus tard, le 26 Août, « alors que le combat prenait une tournure favorable il se produit vers 17h un mouvement de recul inexplicable dans nos lignes. Tout le monde reflue. On se ressaisit et l'infanterie réoccupe les positions ».

 

8-2-Le renseignement allemand :

 

Depuis l'annexion par l'Allemagne de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine à l'issue de la guerre de 1870/1871, de nombreux ressortissants allemands s'y étaient établis. Au début de la Grande Guerre, lorsque les troupes françaises pénétrèrent en territoire occupé par les allemands, jusqu'à Sarrebourg, beaucoup d'entre-eux ne manquèrent pas de renseigner l'ennemi sur les mouvements des troupes françaises.

 

Avec cela, les artilleurs allemands étaient renseignées par les observations aériennes qu'ils mirent en pratique très tôt, au moyen des Zeppelins pour ce qui concerne le début de la guerre, l'articulation entre l'aérien et le terrestre se généralisant très vite par la suite au moyen de l'aviation d'observation. Les ballons (Drachens allemands, ballons Caquots ou « saucisses » côté français, réliés au sol au moyen de liaison téléphonique, pouvaient monter jusqu'à 1500 mètres (cf souvenirs Marcel Juillard, descendu en flamme, mitraillé jusqu'au sol mais heureusement sauvé par son parachute).

Le 22 septembre, le journal de marche signale: "Dans la nuit nous sommes survolés par un Zeppelin, ce qui avance l'heure de départ".

 

 

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Ballon captif (photo Joseph Pageix)

 

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Avion Voisin d'observation. Le pilote se concentre avant sa mission,

tandis que les mécanos préparent son avion. J'aime beaucoup cette photo

de mon grand oncle Joseph Pageix.

Noter le moulin visible derrière l'hélice, entre les haubans...

 

8-3-La tactique allemande :

 

En très peu de temps (entre 14 août et le 19 août ), les français ne rencontrèrent pas de résistance farouche; ils avancèrent vers le nord jusqu'à Sarrebourg, qu'ils occupèrent un court moment.

 

C'était un piège tendu par les allemand: "les habitants que nos troupes rencontrèrent ne leur cachèrent pas leur appréhension: La retraite des Allemands n'est qu'une feinte pour vous amener sur les emplacements de combat choisis par eux. Ils sont plus nombreux que vous; ils ont dix fois plus de canons. Prenez garde!".

 

Cette tactique visait à attirer nos armées jusqu'à Sarrebourg où les allemands, après un repli en bon ordre, s'étaient retranchés dans des positions avantageuses. Cela leur permit de décimer les avancées françaises et de se renforcer pour une contre-attaque qui fit refluer les français, après plusieurs marches et contre-marches, jusqu'à la rive gauche de la Mortagne.

 

8-4-La fatigue de nos artilleurs, toujours en alerte:

 

Une remarque du rédacteur du journal de marche du 1er Régiment d'artillerie de campagne résume à elle-seule l'état de fatigue des hommes et … des chevaux (*): « Dans toute cette période du 24 au 31 Août, les batteries ne quittent leurs positions qu'à la tombée de la nuit, arrivent au cantonnement vers 23 heures, en repartent à 2 heures pour être en position avant le lever du jour. Les hommes qui doivent assurer les distributions n'ont aucun repos. Les chevaux sont dans un état de fatigue tel que beaucoup meurent d'épuisement ».

(*): On le constate souvent à la lecture des journaux de marche des régiments: l'état des chevaux était presque aussi vital que celui des hommes, car ces derniers ne pouvaient compter que sur eux pour le déplacement des pièces. Par ailleurs, il peut paraître étonnant de lire que les pièces étaient la plupart du temps déplacées quotidiennement de leurs positions occupées pendant la journée vers le lieu de cantonnement et inversement. Ceci tient certainement au fait qu'il fallait se ménager la possibilité de les transporter directement, le lendemain matin, vers d'autres positions.

 

9-Commentaires sur les pertes et les erreurs de commandement:

 

Extrait d'un article du journal "Le Monde" du 23 août 2014:

"Du 20 au 26 août, au cours de la phase terminale de la bataille des frontières, qui se déroule le long des frontières franco-belge et franco-allemande, les Français sont chassés de la vallée de la Sambre, de la forêt des Ardennes et du bassin Lorrain au prix de pertes effroyables: le mois d'août, avec septembre 1914, sera le mois le plus meurtrier de la première guerre mondiale.

 

"Ces tragiques journées marqueront l'échec de la bataille des frontières, sur les trois grands champs de bataille: Charleroi, Rossignol dans les Ardennes belges, et Morhange/Sarrebourg où périrons en masse les soldats venus de l'Auvergne.

 

"L'erreur stratégique et d'appréciation de Joffre, la croyance de l'état-major français dans l'offensive à outrance par les fantassins, les équipements plus modernes et performants des Allemands ont conduit à ce désastre".

 

10-Sources: livres et archives

 

-"La guerre racontée par les généraux", tome 1, librairie Schwartz, Paris, 1920;

-"La Grande Guerre racontée par les combattants", tome 1, Librairie Quillet, 1922;

-"L'album de la guerre  1914-1919", l'Illustration, Paris, 1926 (2 tomes);

-"La Grande Guerre", tome 9 de l'Histoire de France contemporaine, E. Lavisse, Hachette, 1922;

-"Historique du 1er régiment d'Artillerie de campagne", anonyme, lib A. Depouilly, Bourges, numérisé par Antony Vérove;

-"Les enfants de la patrie", Pierre Miquel (tome 1: Les pantalons rouges), Fayard, 2002;

-"Les soldats de la revanche", 1880-1914, publié par les Archives Départementales du Puy-de-Dôme. Clermont-Fd, 2010;

-"Olloix...d'autrefois", publié par l'association l'Essor d'Olloix, 1982;

-Archives familiales, Archives Départementales du Puy-de-Dôme, Archives de la Défense;

-"Nos familles dans la Grande Guerre _ Destins héroïques et foudroyés", par Jean-Louis Beaucarnot, JC Lattès, 2013;

-JO en ligne: le JO du 13 décembre 1919 (arrêté du 18 octobre 1919) indique les cinq autres canonniers tués ce jour-là 2 septembre sur le champ de bataille de Clézentaine, en même temps que Marcel: Paul Rosselot, Jean Monet, Pierre Moussy, canonniers, Jean Guimard, canonnier conduisant une pièce à la position de batterie, Eugène Hervé, brancardier mortellement atteint en soignant des blessés de sa batterie.

 

Remarque: la loi sur la mention "Mort pour la France" fut promulguée le 2 juillet 1915, avec effet rétroactif depuis le début du conflit, afin d'honorer la mémoire des combattants et des victimes de la guerre. Elle s'appliquait à tout soldat décédé entre le 2 août 1914 et le 24 octobre1919 susceptible de le mériter, après avis du ministère de la guerre.

 

ooo

 

Jacques (Marcel) Pageix, janvier 2014    

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