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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 16:29

Faire son service militaire vers 1900:

 

mon grand père Pierre Pageix et son frère Antony 

 

écrivent à leurs parents.

 

ooo

 

1-Le contexte familial:

 

Voici de précieux témoignages sur le service militaire, tel qu'il fut accompli à la fin du XIXe siècle par mon grand père Pierre Pageix et son frère Antony: ce sont les lettres qu'ils adressèrent à leurs parents Jean-Baptiste Pageix (1848-1919) et Bonnette Bardin (1847-1932).

Leur frère cadet, Joseph Pageix, a certainement fait son service dans les mêmes conditions, mais je n'ai pas retrouvé ses lettres.

Elles ont été écrites entre 1897 et 1902.

Appartenant à une famille de viticulteurs, ils vivaient à Beaumont avec leurs parents et leur tante Maria (1845-1905) dans leur maison de la "Place d'Armes". Pierre, Antony et Joseph avaient fait de solides études classiques (latin-grec) au collège Massillon. Les trois frères étaient encore étudiants lors de leur incorporation. 

 

 

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  Jean-Baptiste Pageix et Bonnette, née Bardin, vers 1900.

 

 

Leurs parents avaient eux-même reçu une très bonne éducation:

 

-Bonnette, élevée chez les sœurs de Gerzat, nous a laissé un cahier d'écriture où figure notamment le récit du passage de Napoléon III en Auvergne et à Beaumont, ainsi qu'un carnet de recette...

 

-Jean-Baptiste possédait lui aussi une solide instruction; il avait mené une liste pour les élections municipales de Beaumont du 3 mai 1896, et j'ai conservé le règlement de distribution des eaux d'une nouvelle source au terroir de Fromage, qu'il rédigea pour répartir l'eau entre les propriétaires et irriguer chaque parcelle. Il dirigeait la fabrique des églises de Beaumont (1), institution qui gérait le temporel des églises après la loi de 1905 sur la séparation de l'église et de l'État. Il eut à lutter, comme les autres vignerons, contre le phylloxéra, cette terrible maladie qui ravagea la vigne. Sur quelques photos, on le voit travailler avec ses fils et des aides à la confection de greffons pour renouveler les plantations (Voir l'article "Les vendanges à Beaumont").

 

À la Place d'Armes, maison où plusieurs membres de la famille vivaient "à pot et à feu", on avait un sens aigü de l'hospitalité (voir l'histoire de cette demeure). Pendant la guerre, en l'absence de leurs trois fils mobilisés, quatre soldats américains, venus avec leur régiment d'artillerie s'entraîner dans la région, furent hébergés avant de regagner eux-même le front. Joseph échangera par la suite une correspondance avec deux d'entre-eux (William Goerg, de Richmond, New-York, et Leo Connary, de Lancaster, New-Hampshire). (Voir l'article "Nos parents et le service militaire"). Récemment, j'ai retrouvé la trace de William Goerg (1892-1975): voir son portrait ci-dessous.

 

 

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Nos amis américains à la Place d'Armes

(William Goerg est à droite)

(photo prise en 1917 devant la porte de la serre).

 

"William E. Goerg 1892-1975, world war 1 veteran".

 

 

Jean-Baptiste avait -en plus de Maria déjà évoquée- une autre sœur, Anne-Thérèse, qui était religieuse au couvent de la Visitation de Clermont-Ferrand (1842-1897) (Voir l'article à son sujet).

 

2-L'organisation militaire en Auvergne vers 1900:

 

Disons quelques mots sur l'organisation militaire en Auvergne autour de 1900:

 

La région militaire "Auvergne", avec ses 4 départements actuels plus la Loire, correspondait au 13e corps d'armée de la 1ère armée, comprenant la 25 ème division d'infanterie stationnée à Saint-Etienne et environs, et une autre, la 26ème, à Clermont-Ferrand et environs (nota: ceci est emprunté à l'article de J-F. Crohas, paru dans la revue du Cercle Généalogique et Historique de l'Auvergne et du Velay "À moi Auvergne, n° 142, 4ème trimestre 2012).

 

À Clermont et aux alentours se trouvaient différentes unités de la 26 ème division composée de brigades, régiments, escadrons des différentes armes (infanterie, artillerie, cavalerie, etc.), et en particulier:

 

  • Le 36e régiment d'artillerie de campagne (canons de 75) cantonné à Clermont-Ferrand, auquel appartint mon grand père Pierre dans un premier temps, son frère Antony, ainsi que Joseph;

     

  • Le 16e régiment d'artillerie de campagne, cantonné à Issoire, auquel appartint mon grand père Pierre dans un deuxième temps.

     

manoeuvres1

 

Photo Joseph Pageix (négatif sur plaque de verre) - vers 1900.

Il s'agit probablement d'un moment de détente pendant des manœuvres militaires près de Clermont-Fd (Camp de la Fontaine du Berger).

 

 

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Photo Joseph Pageix vers 1900 (négatif sur plaque de verre). Camp de la Fontaine du Berger  près du Puy de Dôme. On remarquera:

 

-Les soldats avec leurs képis; c'est l'été et l'on se protège la nuque avec de grands mouchoirs blancs;

-Les attelages et leurs canons, ainsi que les fourgons à munitions bien alignés au fond du camp;

-Les tentes du même modèle que celle que Pierre a dessinée dans l'une de ses lettres. 

 

 

 

3-Les lettres de Pierre Pageix (1877-1961):

 

Pierre Pageix, (Pierre Joseph), né le 28 mars 1877 à Beaumont, était de la classe 1896 (*) et portait le numéro matricule de recrutement 2127. Son signalement précise qu'il avait les cheveux et les sourcils châtains, les yeux gris, le nez et la bouche moyenne, le menton rond, le visage ovale et mesurait 1 mètre 67. Sa fiche matricule indique aussi son degré d'instruction générale, classé au niveau 3 (niveau d'instruction secondaire), et d'instruction militaire, où il est jugée "exercé". Elle précise qu'il est alors agriculteur.

 

(*): j'ai trouvé sa fiche matricule (2) aux archives départementales du Puy de Dôme dans le registre de la classe de 1897 (date de naissance, soit 1877 + 20 ans), établi pour la Subdivision de Riom (et non de Clermont).

 

Au conseil de révision, le 3 mars 1897, en mairie de Clermont-Ferrand, il fut "engagé volontaire" pour le 36e régiment d'artillerie, où il arriva le même jour et fut immédiatement nommé soldat 2e cannonier servant sous le N° 5228.

 

Le 36e régiment d'artillerie de campagne était caserné à Issoire. À l'issue d'une courte période, Pierre fut nommé soldat musicien, le 1er octobre 1897, par ordre de Monsieur le général commandant le 13e Corps d'armée en date du même jour. Dans le même temps, il passa au 16e régiment d'artillerie de campagne, stationné quant à lui à Clermont-Ferrand. Il faut souligner ici que Pierre jouait du saxophone alto dans la musique de son collège, Massillon, et qu'il joua ensuite de nombreuses années au sein de la fanfare "Les enfants d'Aubière". J'ai conservé son saxophone alto, un Buffet-Crampon des années 1880 (l'invention de Monsieur Saxe était encore récente...). Il avait commencé à me l'enseigner et me jouait des morceaux avec -encore- une grande virtuosité. Il jouait aussi de la flûte piccolo avec autant de virtuosité. 

 

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Le saxophone-alto de Pierre. Cet instrument lui fut offert par ses parents alors qu'il était enfant. Il en joua toute sa vie. Ses deux frères étaient aussi musiciens: Antony jouait du cor et de la flûte, et Joseph de l'harmonium pour lequel il retranscrivit ou composa de nombreuses œuvres liturgiques. 

 

C'est donc dans ce bel uniforme des musiciens qu'il accompagna son régiment dans ses déplacements et ses prises d'armes. Comme on le voit sur la photo, le veste était ornée de brandebourgs et la lyre musicale était cousue sur les manches.

 

 

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Pierre Pageix vers 1897 (plaque de verre)

 

La première série de lettre concerne une longue marche au départ de Clermont pour rejoindre le camp de La Braconne, près d'Angoulême, où se trouve un champ de tir. Parti le jeudi 19 mai 1897 de Clermont, son régiment arrive le 2 juin au camp. Les lettres suivantes concernent le séjour et le retour, le 27 juillet suivant.

 

On constate, à la lecture des lettres, que Pierre, comme ses frères, est un fils aimant: il s'inquiète souvent de la santé de ses parents, ainsi que celle des cultures, que ce soit les vignes à Beaumont et environs, ou les terres de Gerzat, où sa mère Bonnette a sa famille.

 

Il a aussi une pensée pour ses camarades comme Jean-Baptiste Émuy, Alexandre Bouchet (le futur Général d'Aviation) et Félix Cohendy.

 

J'ai conservé le souvenir d'un grand père affectueux pour nous, ses petits enfants, manifestant beaucoup d'humour. (Pourtant, les malheurs de la vie ne l'avaient pas épargné puisqu'il lui avait fallu surmonter en 1935 la perte de sa fille Marguerite, alors âgée de 28 ans). Comme on le voit, cet humour est déjà bien présent dans ses lettres...(On parle de logements chez le croque-mort, etc).

Le style de ces lettres, à la fois simple et attrayant, dénote une solide culture chez les trois enfants. On notera leur sens de l'observation et surtout l'étonnement qu'ils manifestent parfois, dans leurs descriptions des localités traversées pour la première fois, car ils ne s'étaient manifestement jamais éloignés jusque-là à plus de quelques kilomètres du "cocon familial"... À ma connaissance, leurs seuls voyages furent plus tard ceux de leurs noces (l'Italie surtout: Rome, Florence, la Riviera, etc...) et quelques pélerinages à Lourdes.

 

Je n'ai malheurement pas retrouvé celles que ses parents lui adressaient en retour, le plus souvent avec un mandat pour améliorer son ordinaire. 

Lettre 1:

 

Bourg-Lastic, vendredi (18 mai 1897) 

Chers parents 

Voilà déjà deux étapes de faites. 

Mais laissez-moi vous dire avant tout que je n'ai encore rien souffert. 

Jeudi nous sommes partis à 5 heures 1/2 de Clermont et à 2 heures après avoir marché 30 Kilomètres nous arrivions à Rochefort-Montagne. Je n'ai pas besoin de vous dire comment est faite la route, vous le savez aussi bien que moi. Dans tous les cas il faisait horriblement chaud. 

Arrivés à Rochefort nous sommes allés chez les Frères où nous avons couché. Nous avions un lit pour deux et j'ai bien dormi. 

Ce matin nous nous sommes levés à 3 heures et après avoir remercié les frères de tout ce qu'ils nous avaient fait (car ils nous ont bien soigné) nous sommes partis pour Bourg-Lastic. 

A 5 heures nous arrivions, bien moins fatigués qu'hier. 

Le pays est encore plus pauvre qu'avant Rochefort on ne voit que des champs de pierres des forêts ou des prés. Mais il y a de beaux paysages, qui nous distrayaient beaucoup et nous empêchaient de trouver la route longue. 

À Bourg-Lastic nous sommes logés 6 dans la même maison. Nous avons un lit à deux. Les patrons sont très bons, ils nous ont prêté tout ce que nous avons voulu. 

Enfin jusqu'ici ça va très bien, nous ne demandons tous que la continuation. 

Demain le matin nous partons pour Ussel nous y arriverons vers 12 heures et nous y resterons en repos jusqu'à Lundi matin. 

Pour la nourriture nous sommes tout à fait bien soignés. Ainsi aujourd'hui voilà tout ce que j'ai mangé. 

Ce matin un quart de café et un quart de lait que les frères nous ont donnés avec un peu de pain. 

Un morceau de viande, et un morceau de fromage pour faire la route. 

Et ce soir la soupe la viande et les pommes de terre au four. 

Quant au vin nous l'achetons. Hier ma montre s'était arrêtée et j'étais ennuyé, mais j'ai pu la faire arranger à Bourg-Lastic, le ressort seulement était cassé. Mes pieds ne sont pas écorchés comme ceux de la plupart; hier je les ai mouillés 3 fois consécutives avec du Rhum et ce soir j'ai acheté une chandelle et je les frotterai avec avant de partir. 

Je n'ai pas encore joué, je ne jouerai que quand nous serons arrivés à Labraconne. Le chef m'a donné un Saxophone Ténor pour jusqu'après le voyage et alors je prendrai le mien. 

Tous les autres musiciens sont très gentils pour moi, et je me trouve 100 fois mieux qu'au 36e. 

Enfin tout va très bien. 

Au revoir chers parents écrivez moi le plus tôt possible pour me donner de vos nouvelles. 

Voila mon adresse 

P.P. Élève musicien à la musique de l'École d'Artillerie à Ussel 

(à suivre)

Vous direz bonjour à Mr et Mme Frémé ainsi qu'à mes camarades de ma part.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

Lettre 2:

 

Égleton Lundi (21 mai) 1897 

Chers parents 

Je viens de recevoir votre lettre. Je m'empresse de vous répondre. 

Il est midi nous arrivons d'Ussel, personne n'est fatigué. Je crois que maintenant plus on marche plus on veut marcher.

Je vais toujours à merveille, nous menons un genre de vie qui n'est pas top désagréable, et surtout très distrayant.

Samedi nous sommes partis à 4h1/2 de Bourg-Lastic où nous avions été très bien reçus. A 10h1/2 après avoir marché toujours à travers la montagne, nous arrivions à Ussel.

Là nous avons été reçus à bras ouverts par la population, chacun se disputait les soldats, tout le monde voulait en avoir.

Pour moi et mon camarade, qui est l'autre engagé comme moi nous sommes très bien tombés. Nous étions logés chez un employé de la gare qui avait l'air très à l'aise. Il nous a nourris à sa table les deux jours que nous avons resté chez lui, et il n'a rien voulu recevoir.

Ce qu'il y avait d'embêtant, c'est que notre logement était trop loin de la ville et par conséquent trop loin de l'endroit où se faisaient les appels. Ainsi de chez nous aux voitures il y avait 4 Kilomètres 800 et lorsqu'on arrive de faire 29 Kilomètres ce n'est pas très gai de faire 5 ou 6 fois ce petit voyage (Remarque: effectivement, la gare d'Ussel est à l'écart de la ville).

Pendant notre trajet de Bourg-Lastic à Ussel il y a beaucoup de choses qui nous ont fait rire.

D'abord on ne dirait pas qu'on traverse des villages; les maisons sont toutes espacées l'une de l'autre de 10 mètres au moins, elles sont cachées sous les arbres et par conséquent on ne les voit que lorsqu'on est en face car elles sont placées de chaque côté de la route, un peu en renfoncement.

2° Les gens sont extrêmement laids, on dirait plutôt des singes et des guenons que des hommes et des femmes, et puis quand on passe ils vous regardent d'un air si bête, leurs mains placées sur leur ventre que nous ne pouvons pas nous empêcher de leur rire au nez.

Malgré leur air bête, ils ont beaucoup de trucs à eux. Ainsi après chaque village on aperçoit une espèce de potence qui sert à sortir l'eau des puits. C'est une croix, d'un côté il y a une chaîne pour mettre le seau et de l' autre un gros cul d'arbre pour faire contre-poids. Seulement cet appareil a un petit défaut qui doit en attraper souvent quelques uns. Ainsi quand nous avons passé il y avait un gamin de 10 ans environ qui tirait de l'eau. Quand nous sommes arrivés près de lui il était en train de retirer son seau, aussitôt qu'il nous a vus il a voulu se dépêcher le seau qui était plein s'est renversé, le contrepoids alors a fait son effet et le seau et le gamin sont allés voir en l'air. Vous pensez si on a ri.

Enfin nous voilà à Egleton à 56 Kilomètres au milieu de la Corrèze (et non de la Creuse).

Ici nous sommes dans un café; nous y sommes 12 et je crois que nous n'y serons pas mal.

Bientôt nous allons quitter le pays pauvre pour entrer dans un plus riche, car jusqu'ici nous n'avons que vu des montagnes.

Voila notre itinéraire depuis le commencement.

 

Rochefort : (P. de D.,) le 20 Mai: 30 Km

Bourg-Lastic : (P. de D.), le 21:  25 Km

Ussel  : les 22-23 :  29 Km

Égleton : le 24:  29 Km

Tulle : le 25 :  32 Km

Brive : le 26 : 29 Km

Terasson : les 27-28 : 19 Km

Hautefort : le 29 : 28 Km

Thivriers : le 30 : 33 Km

Montron : le 30 : 30 Km

Montbron : le 1er Juin : 24 Km

Camp de Labraconne : le 2 Juin : 21 Km ( total: 329 KM) 

 

Quant à mes chaussettes je n'en ai pas encore acheté. J'en achèterai un de ces jours; les miennes sont graissées et on m'a conseillé de les garder jusqu'à ce qu'elles ne vaudraient rien.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Fremé, et embrassez Rigolette pour moi.

P. Pageix

P.S. Vous direz à Mr et Mme Fremé de venir sur la route d'Ussel et Égleton, c'est plein de mousserons.

 

 

lettre1

lettre4

     Deuxième lettre de Pierre à ses parents (pages1 et 4)

 

 

Lettre 3:

 

Juillac le 28 Mai 1897

Chers parents

Je vais toujours bien, mais c'est le temps qui ne va pas, car depuis deux jours il pleut.

La dernière lettre que je vous ai écrite je l'ai faite à Égleton, et je vous disais que je ne pensais pas être mal logé, en effet nous avions un bon lit et nous étions placés juste en face de l'endroit où étaient les voitures, ce qui nous évitait beaucoup de pas inutiles.

Le lendemain matin nous sommes partis à 4 heures, pour Tulle, nous avons eu bien beau temps. Le pays est toujours le même sauf quelques seigles que l'on recontre d'ici de là. Tout ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que d'Égleton à environ 15 Kilomètres de Tulle c'est à dire pendant 17 Kilomètres la route est bordée de cerisiers et de maronniers intercalés.

Enfin nous arrivons à Tulle avec 32 Kilomètres sur le dos. Là on nous donne notre billet de logement qui est pour chez un cordonnier, nous y allons, mais il ne veut pas nous recevoir, nous crions après lui, nous lui disons que nous allons nous plaindre à la gendarmerie s'il ne veut pas nous donner un lit ou nous payer pour en chercher un autre; enfin il se décide et il nous mène à l'hôtel là on nous donne un lit mais rien plus, ce qui fait qu'on a dépensé davantage qu'on aurait voulu.

Le soir quand nous avons eu mangé nous étions si fatigués que malgré 4 heures 1/2 que marquait la pendule nous sommes allés nous coucher sans avoir eu envie de faire le tour de la ville qui n'a pas l'air bien belle.

Le lendemain à 4 heures nous quittions Tulles et sans le plaindre car il n'y avait pas que nous qui avions été mal reçus. A 11 heures nous arrivions à Brives. C'est une ville presque aussi grande que Tulle et beaucoup plus jolie. Nous sommes maintenant dans le pays riche. Là il y a du blé mais pas de vignes. Elles ont toutes péri par le phylloxéra et le peu qui reste n'a pas une feuille que la gelée ait épargnée. Pour vous donner une idée de la gelée qu'il y a eu, je vous dirai que avant d'arriver à Tulle les arbres de la route sont tout rouges et ne montrent plus un signe de vie; à Brives nous sommes logés chez un jardinier qui demeure à 2 K(ilomè)tres de l'endroit où nous sommes, nous demeurons deux heures pour y trouver (?), et quand nous sommes installés, nous ne nous sentons plus le courage de retourner à la ville pour toucher nos vivres. Ce jardinier voyant que nous n'avions rien a eu un peu pitié de nous et pour 1f, 50 chacuns il nous a fait faire deux repas, avec quantité de fraises et de cerises par dessus le marché. Enfin on n'avait pas à se plaindre.

De Brive, contrairement à ce que nous indiquait notre itinéraire, nous ne sommes qu'allés à Juillac au lieu de Térasson et demain nous irons à Lanouaille au lieu de Hautefort, le reste n'est pas changé.

À Juillac nous restons deux jours, nous sommes logés chez un paysan qui hier soir nous a bien fait souper. Maintenant je ne sais pas s'il nous prendra quelque chose, car je crois que dans ce pays c'est l'habitude de dire qu'on ne veut rien et puis de prendre quelque chose, ainsi je viens de chercher mes souliers que j'avais portés chez un cordonnier pour faire arranger la pointe de l'un qui était percée, il m'a dit qu'il me le ferait pour rien, et quand il a eu fini j'en ai été pour huit sous de ma poche. Depuis hier à 9 heures il n'a pas cessé de pleuvoir heureusement que nous avons repos. Il faut espérer que demain le temps sera changé...

Nous avons tous un appétit d'enfer je ne sais pas si c'est la marche qui nous fait çà. Ainsi moi le matin, pendant la marche, chaque fois qu'il y a une halte de 5 minutes je mange, je crois que si la marche durait toute la journée, je mangerais toute la journée. Tous les autres sont comme moi.

Au moment où je vous écris (12 h) nous sortons de manger, mon camarade et moi, ce qu'il y a d'embêtant c'est que nous sortons de manger à nos frais; ce matin nous avons fini tout ce qu'on nous avait donné. Mais pour ce soir nous avons un bon souper pour rien, ça console. C'est égal on est pas mal, avec de l'argent on trouve tout, mais celui qui n'en a pas,...

À Juillac c'est comme à Brives il n'y a plus de vignes, mais on y replante en américains, j'en ai vu deux plantations qui sont très belles, elles n'ont pas du tout souffert de la gelée et il y a beaucoup de raisins.

Demain Samedi nous coucherons à Lanouaille (Dordogne).

Je ne crois pas avoir autre chose à vous dire.

Quand vous m'écrivez, comme je ne pense pas toujours à tout ce que j'ai à vous dire, questionnez-moije vous répondrai.

Bonjour à Mr et Mme Frémé. Vous direz à la tante Maria quand elle lira ma lettre de ne pas trop mouiller de mouchoirs parce que comme le temps est à la pluie, elle ne pourrait pas les faire sécher.

Vous embrasserez Rigollette de ma part.

La prochaine fois n'oubliez pas de me donner des nouvelles de mes frères.

Au revoir chers parents, je termine ma lettre en vous embrassant tous.

Votre fils et neveu.

Pierre Pageix élève musicien au 16e d'Artillerie à Juillac Corrèze (et demain Lanouaille, Dordogne) à suivre 

P.S. Les cerises se vendent un sou (*) la livre aussi on en mange (* un sou = 5 centimes).

 

Lettre 4:

 

Montron le 31 Mai 1897

Chers parents,

Je suis toujours en parfaite santé.

J'ai reçu hier Dimanche votre 2e lettre et je suis très content d'avoir pu vous amuser un moment.

Nous voilà bientôt à la fin de notre route nous n'avons plus que deux étapes à faire. La plupart des musiciens sont contents d'arriver, et moi je voudrais que cette vie que nous menons dure jusqu'à ce que nous soyons revenus à Clermont.

C'est à Juillac que je vous ai écrit ma dernière lettre; de Juillac nous sommes allés à Lanouaille, c'est toujours le même pays, quelques blés, des seigles, des prés et surtout des champs non cultivés.

Nous sommes arrivés à 11 heures, puis chacun s'est disposé à aller toucher son billet de logement, mais malheureusement il n'y en avait qu'un pour toute la musique, nous étions cantonnés c'est à dire que nous devions coucher dans la paille. Moi quand j'ai vu ça, j'en ai pris autre 3 avec moi et nous sommes allés chercher un lit en ville; nous en avons trouvé 2 pour 0f, 50 chacun et nous nous sommes bien reposés.

Le lendemain nous sommes partis à 5h1/2 pour Thiviers, "toujours la même route"; à environ 3 Kilomètres de Thiviers nous avons passé près du château où le Maréchal Bugeaud est né et en passant devant, la musique a joué l'air de "la casquette"; à Thiviers nous avons été logés chez un menuisier, qui a été très aimable. En arrivant il nous a fait boire et manger tant que nous avons voulu.

Aujourd'hui à 4 heures nous étions en route et pas dans une route bien gaie, car de tous côtés on ne voyait que des champs incultes où étaient des souches de vigne mortes du phyloxéra; nous avons vu quelques rares plantations nouvelles. Tout ce pays-là çà ne vaut pas encore Beaumont malgré ses vignes moitié mortes.

En route nous avons eu une petite distraction: arrivés au tournant d'un chemin, nous nous sommes trouvés en face de 2 ânes ficelés je ne sais comment après une voiture pleine de bois. Ils n'avaient ni brides ni harnais, un simple collier en bourras le retenait après le timon: aussitôt qu'ils nous ont vu ils ont eu peur, ils ont démanché leur bel harnachement ont vidé la voiture dans le ravin qui était profond d'au moins 50 mètres, et ils sont partis au galop, l'un d'un côté l'autre de l'autre, laissant leur maître désolé. Je ne sais ca qui est arrivé ensuite, car nous avons continué à marcher; en tout cas si personne ne les a arrêtés, ils courent encore.

Enfin nous voilà à Nontron, avec 32 Km sur le dos après avoir reçu une bonne rincée pendant 2 Kilomètres, et avoir eu un soleil brûlant pour nous sécher pendant 6Km. Nous avons de la chance.

Ici nous sommes logés chez le crocque-morts qui est bon garçon. Il nous a payé à boire, mais à notre grande stisfaction il n'a pu faire cuire notre souper.

Au revoir chers parents jusqu'à ce que nous serons arrivés au camp.

Bonjour à Mr et Mme Frémé.

Votre fils

Pierre Pageix élève musicien au 16e d'artillerie au camp de Labraconne Charentes

 

Pour 1 sou nous nous sommes bourrés de cerises.

Je viens d'acheter 2 paires de chaussettes à 10 sous la paire.

 

 

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Distribution des billets de logement

(Cahiers d'enseignement illustré, Uniformes de l'armée française en 1887

 dessinés par Armand Dumaresq, Ed. Ludovic Baschet, Paris. Coll. Pers.)

 

Lettre 5:

 

La Braconne 4 juin 1897

Chers parents.

Voila notre voyage fini.

Je puis me féliciter d'être arrivé sans avoir rien souffert car je suis un des rares de la musique qui sont arrivés avec 330 Km sur le dos, car beaucoup ont fait plusieurs étapes en chemin de fer.

Les deux dernières étapes se sont bien passées; chez le crocque-morts nous avons bien dormi et à Monbron avec 0,50 f. nous avons eu un lit au lieu de paille.

Enfin nous voilà au camp. Ce n'est pas très gai, car situé au milieu d'une forêt on ne voit rien que le ciel, de plus il a plu un peu toute la nuit, et dans le terrain où nous nous trouvons, qui est à peu près comme celui de Vallières, on ne peut pas se dépêtrer (?). Enfin on est content quand même, sous nos tentes où nous sommes 6, on ressemble à des sauvages. Quant au lit il est encore passable: une paillasse 3 couvertures et un traversin.

Dans 3 ou 4 jours on va me mettre sur les rangs, c'est à dire que je jouerai comme les autres. C'est le chef qui me l'a dit. Vous me demandez dans votre lettre comment il est à mon égard, eh bien il est pour moi comme pour la plupart des autres, c'est à dire qu'il ne dit rien.

Mon camarade, qui est toujours le même est très gentil, mais il a eu plus de chance d'être avec moi, que moi avec lui car sans moi c'est souvent qu'il aurait été en retard, ou qu'il n'aurait touché ni viande ni pain.

J'écrirai à mes camarades dans quelques jours car tout à l'heure, comme nous ne sommes pas encore bien installés je n'ai guère le temps.

Le jour avant que nous arrivions il a fait un grand orage la grêle a abîmé les blés qui sont autour du camp. Le tonnerre est tombé sur le magasin à fourrage du camp et a brûlé pour 1200 Kg de foin.

Je n'ai pas le temps de vous en dire plus long.

Au revoir chers parents. À un autre jour.

Bonjour à Mr et Mme Fremé.

 

 

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Votre nouveau Dahoméen 

 

      P. Pageix

élève musicien au 16e d'Artillerie

au camp de La Braconne Charente

 

Lettre 6:

 

La Braconne le 9 Juin 1897

Chers parents

J'ai bien reçu la lettre de mes frères qui m'a bien fait plaisir. Je vais leur répondre à l'instant.

Je suis toujours en bonne santé. Aujourd'hui on m'a mis sur les rangs et mes trois camarades n'y sont pas encore.

A notre grande satisfaction le temps est revenu au beau, et tant les chemins sont secs on dirait qu'il n'a pas plu.

Nous avons porté quelques modifications à nos lits. Les trois premiers jours nous avons couché sur une paillasse qui n'avait qu'une botte de paille et ma foi le 8e jour au matin quand nous nous sommes levés nos chemises étaient toutes humides, car il faut vous dire que quand nous sommes arrivés le dedans des tentes était aussi détrempé que le dehors.

Nous avons acheté des piquets que nous avons fixé dans la terre, et nous les avons reliés ensemble avec du fil de fer et nous avons mis nos 6 lits dessus, l'un à côté de l'autre. De plus nous avons loué chacun un bon matelas, auxquel il n'y a que les officiers et sous-officiers qui ont droit.

 

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Ça nous a coûté 2 f. pour la période du 16e et ça nous coûtera autant pour le 36e. C'est bien un peu cher, mais on est aussi bien couché qu'à la caserne.

Nous ne vivons pas avec la musique comme pendant la marche. Tous les élèves mangent à la première batterie, ce qui fait qu'on est nourri presque aussi bien qu'au régiment.

Je ne sais si je pourrai aller voir la mer et Bordeaux, car il faudrait 48 heures de permission et comme tout le monde en veut ce seront les plus jeunes qui resteront, enfin je pense bien au moins aller voir Angoulême.

J'ai encore 20 francs et par conséquent pas besoin d'argent de quelques jours.

Dimanche avec mon camarade nous sommes allés à Ruelle c'est à 8 Km du camp, et j'ai remarqué qu'il n'y a plus une vigne, là où autrefois le vin se vendait, à ce que disent les habitants 10 c. Le litre.

Jusqu'ici on ne s'est pas ennuyé car on trouve toujours quelque modification à faire à son château. Dans 15 ou 16 jours, le 36e arrivera, on reverra les anciens camarades et on se distraira un peu plus.

Au revoir chers parents.

Bonjour à Mr et Mme Fremé

Votre fils dévoué P. Pageix

 

 

Lettre 7:

 

 

La Braconne le 11 Juin 1897

Chers parents

En ce moment je ne sais pas quoi faire, c'est pourquoi, quoique je n'ai pas reçu votre réponse à ma dernière lettre, je vous écris.

La vie au camp est toujours la même on ne s'y ennnuie pas trop surtout depuis que j'ai joué: sur nos lit nous dormons très bien, la nourriture à la cantine on en trouve tant qu'on en veut et bon marché. Le beau temps es revenu. Enfin on est pas trop mal.

Ma montre ne marche plus, je ne sais ce qu'elle a. En route je l'ai faite arranger 2 fois, et je crois que au lieu d'y faire du bien, on y a fait que du mal.

Comme au camp, une montre est presque indispensable, je vous prierais de m'en envoyer une, soit celle d'Antony ou de papa... Envoyez la moi dans une petite boîte, bien capitonnée je vous renverrai la mienne dans la même boîte.

Envoyez moi aussi une ou deux paires de chausettes dans un petit paquet, je crois que c'est très facile d'envoyer des petites choses comme çà. J'en vois beaucoup qui en reçoivent.

J'ai écris à mes frères. J'espère qu'ils me répondront.

Rien autre chose à vous dire pour le moment, notre vie est tolérable.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Fremé qui en transmettront une part à Rigolette.

Votre fils dévoué. P. Pageix

Je n'ai pas encore pris le temps d'écrire à mes camarades; en attendant dites leur bonjour de ma part.

 

Lettre 8:

 

La Braconne le 16 Juin 1897.

 

Chers parents

J'ai reçu hier votre lettre, le mandat, mes deux paires de chausettes et la montre de papa. Je voulais vous répondre tout de suite mais je n'ai pas eu le temps.

J'ai écrit il y a quatre jours à mes camarades, et j'ai envoyé la lettre à l'adresse d'Alexandre (Bouchet). Si les autres sont jaloux, tant pis. Si je leur écris une seconde fois, je l'enverrai à l'adresse d'un autre, soit Félix (Cohendy), Soit (Jean-Baptiste) Émuy.

Je pense que nous partirons de La Braconne le 21 Juillet, de sorte que nous avons encore 37 jours à rester. Si les jours vous paraissent long, ils me paraissent bien un peu longs à moi aussi, mais on y pense pas, d'abord on a pas le temps de s'ennuyer quand on a rien à faire on dort.

En ce moment il ne fait pas trop chaud. Les jours derniers la chaleur était très forte mais comme on est à l'ombre toute la journée on ne s'en sent pas. Toutes les répétitions se font dans le bois.

Le matin le réveil ne nous dérange pas nous nous levons juste pour aller à la répétition. Si la répétition est à 7h nous nous levons à 7h moins 1/4. Nous avons en moyenne 5 heures de répétition par jour.

Je vous enverrai ma montre le premier Dimanche que j'irai à Ruelle car au camp il faudrait peut-être trop de formalités.

Dans la même boîte, j'enverrai la montre d'un de mes camarades, le verre est cassé et il ne veut plus la garder? Je lui la rapporterai quand je serai revenu.

J'ai reçu avant-hier la lettre de Joseph et je lui ai répondu aussitôt. J'espère qu'Antony ne tardera pas à en faire autant.

En somme jusqu'ici le temps ne nous a pas duré j'espère que les 37 jours qui noue restent à faire se passeront aussi bien que ceux que nous avons fait.

Bonjour à Mr et Mme Fremey.

Au revoir chers parents.

Votre fils dévoué. P. Pageix

 

Lettre 9:

 

La Braconne le 22 Juin 1897.

Chers parents,

Ce soir nous avons repos, aussi j'en profite pour vous écrire. À 11h. Nous sommes allés jouer pendant le dîner du Général. Aujourd'hui il donnait un repas à plusieurs autres généraux et à leurs dames. Nous avons joué 6 morceaux; ça commençait à faire quelque chose. Il a été content de nous et à la fin du concert il nous a payé à boire et il nous a donné repos pour tout le soir.

La vie au camp est toujours la même assez monotone. Le 16e commence à se réjouir car c'est Lundi qu'il part. Nous autres nous nous consolons, en disant que bientôt il y en a la moitié de fait.

Dimanche nous sommes allés à Angoulême. Nous n'y avons pas resté longtemps car à 4h. du soir nous étions encore à Ruelle et Angoulême est encore à 4 Kilomètres. C'est une ville assez agréable, comme constructions à mon avis elle ne vaudrait pas Clermont, mais ses remparts et la Charente qui passe au pied lui donnent un cachet tout autre que celui de Clermont. Il y a un petit port où nous avons vu un bateau fait dans le genre d'un navire; il avait trois mâts, mais n'était pas guère plus long que 15 mètres.

Quand le 36e sera là nous essayerons de demander 24 heures et alors nous irons à La Rochelle.

Aucune maladie ne s'est déclarée jusqu'ici dans le camp, si ce n'est des coliques, et ces coliques sont causées chaque fois par le riz qu'on nous donne presque tous les soirs, moi j'en ai mangé deux fois et deux fois j'en ai eu, depuis je n'en mange plus.

Je n'ai pas reçu de réponse à ma dernière lettre, elles vont sans doute faire comme la dernière fois, elle se croiseront en route.

Dans votre prochaine réponse donnez moi des nouvelles des vignes, de la ppépinière et des autre choses, ainsi que du jardin de Mr Frémé, parlez moi de ses roses.

Comme en arrivant à Clermont je prendrai sans doute mon saxophone il faudrait me le nettoyer aussi bien que possible, avec de la terre pourrie mélée avec de l'huile. Vous en trouverez chez les droguistes, c'est une espèce de poudre grise. L'instrument ne devient pas brillant, mais il rete très longtemps propre.

Bonjour à Mr et Mme Frémé. Mes camarades ne m'ont pas encore répondu; j'attend leur réponse. Si je leur écris de nouveau je tirerai au sort celui à qui j'enverrai la lettre. Il n'y aura pas de jaloux.

Au revoir chers parents. P. Pageix

 

 

Lettre 10:

 

Camp de La Braconne 24 Juin

Chers parents.

Vous me dites dans votre dernière lettre de na pas oublier de vous parler de ma santé. Eh bien je me porte toujours à merveille, j'ai un appétit féroce; jamais je suis rassasié. Vous n'avez pas à vous inquiéter de moi sur ce point.

Hier en même temps que votre lettre, j'ai reçu celle de mes camarades, qui m'a distrait un moment. Comme vous me le dites, la prochaine fois, j'écrirai à l'adresse d'Émuy.

Deux seulement de mes camarades sont entrés à la musique, un hier et l'autre il y a 4 jours. Celui qui était avec moi pendant le voyage, n'y est pas encore rentré mais je pense qu'il ne tardera pas.

Vous n'avez pas besoin de me recommander de me soigner. Je ne me néglige rien surtout au rapport de la nourriture. Les pommes de terre frites, en voient de dures avec moi.

J'oubliai de vous parler de mon blanchissage. Mes mouchoirs mes chaussettes, et mes cravates je les lave moi même, le reste je le fais laver chez le garde du camp; il ne prend pas trop cher.

Ce soir aura lieu le tir d'honneur nous y allons jouer et je suis très content d'y aller.

En attendant que j'écrive à Émuy, si vous voyez ses parents vous pourrez leur dire bonjour de ma part.

Bonjour à Mr et Mme Fremey. Dites leur d'embrasser rigolette de ma part.

Au revoir chers parents. P. Pageix

 

 

 

 

Lettre 11:

 

La Braconne le 29 Juin

Chers parents

Je ne sais si la dernière lettre que vous m'avez envoyée s'est égarée, toujours est-il que je n'en ai pas reçu depuis le 22.

Comme le 16e est parti depuis Hier peut-être qu'elle l'aura rencontré en chemin et qu'ainsi elle aura du retard. Enfin, que vous m'ayez écrit ou que vous ne m'ayez pas écrit, la prochaine fois, au lieu de mettre élève musicien au 16e vous changerez par 36e puisque c'est le 36e qui est avec nous maintenant.

Je suis toujours en bonne santé et j'espère que vous êtes de même.

Quand vous m'écrirez envoyez moi encore de l'argent; il m'en reste encore assez mais je préfère être dans mes avances.

Dimanche j'ai été obligé de payer ma rentrée sur les rangs. Je pensais que ça passerait comme ça, mais ils ne m'ont pas oublié.

Enfin le 36e est arrivé maintenant nous allons aller en descendant, ce n'est pas trop tôt. Mr Patren (?) n'est pas venu; il a obtenu la permission de rester à Clermont.

Je pense que les 24 jours qui restent se passeront plus vite que les autres, car on est avec tout le monde que l'on connaît. Il faudra peut-être un peu plus d'argent mais tant pis.

Comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, quand vous m'écrirez Donnez moi des nouvelles des vignes, de la pépinière des jardins de celui de madame Fremé de ses roses, etc. Etc.

Si j'oublie quelque chose questionnez moi dans votre prochaine lettre.

Bonjour à Mr et Mme Frémé

Au revoir chers parents, je vous embrasse tout en attendant votre lettre aves impatience. P. Pageix

 

DSC03172

 

Le mouchoir d'instruction militaire N°7, consacré à l'hygiène du soldat en campagne et au transport des blessés (il appartenait à mon grand père). Les mouchoirs d'instruction militaire font leur apparition après la loi sur le recrutement de 1872. Les premières séries apparaissent vers 1873-1875 et ils sont officiellement autorisés en 1880. Ces mouchoirs, gravés par l'atelier rouennais de gravure d'Alfred Buquet, sont imprimés par les établissements Ernest Renault à Darnétal. Les textes sont du Commandant Perrinon de la garnison de Rouen. Ils sont illustrés afin de rester compréhensibles pour les moins lettrés. L'idée de confectionner un brancard avec deux fusils, qui revient au Médecin Major Hennequin est particulièrement astucieuse et ses explications ne manquent pas de sel...(col. pers.) 

 

 

Lettre 12:

 

La Braconne le 2 Juillet 97

Chers parents.

Je viens de recevoir votre lettre, et la malheureuse nouvelle que vous m'annoncez. Je venais de la lire il y a une demie heure dans le Moniteur. Si vous étiez ennuyés quand vous me l'avez écrite, j'y suis autant que vous en écrivant celle-là.

C'est malheureux, mais il ne faut pas pour cela s'en jeter la tête après les murs. Votre lettre du 27 Juin, je l'ai reçue hier avec celle de Mr Frémé qui m'a fait un grand plaisir

Il ne doit pas être gai en ce moment Mr Frémé, car si comme vous le dites l'orage a suivi le même parcours qu'il y a 2 ans, son jardin doit être dans un piteux état.

La lettre d'Antony, il y a déjà très longtemps que je l'ai reçue.

Sans doute que c'est en trouvant le 16e que votre lettre a eu du retard.

Enfin le temps me tardait de recevoir de vos nouvelles, maintenant je suis tranquille sur ce point, mais c'est la grêle qui m'embête.

Depuis que le 36e est arrivé, le temps semble passer plus vite. Hier je suis allé trouver Léon Cohendy. Je l'ai aidé à monter son lit et à arranger sa tente. Il était très content car il ne s'y connaissait guère dans le métier. Je lui ai annoncé la mort de son cousin qu'il ignorait, ses parents ne lui en ont pas encore parlé. Quant à moi je l'ai apprise le lendemain dans le journal.

J'ai fait aussi une autre connaissance; C'est un neveu de l'oncle Brunel, il est venu me parler. Je l'ai reconnu facilement, car je l'avais vu plusieurs fois à Gerzat.

Dans votre prochaine lettre vous me direz si la grêle a passé à Gerzat.

J'espère que ce que vous m'avez envoyé aidera et finira une grande partie des écoles à feux.

Je suis toujours bien portant et j'espère que vous êtes de même.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Frémé.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

Lettre 13:

 

La Braconne, le 7 Juillet 97

Chers parents

J'ai reçu votre lettre hier et je suis très content qu'à Gerzat il n'y ait pas de mal par la grêle.

En terminant votre lettre vous me dites "plus que 16 jours". Eh bien j'ai le malheur de vous annoncer que à partir d'aujourd'hui 7 Juillet il y a encore 17 jours à faire mais comme la journée est presque finie on peut compter 16. Nous ne partons que le 24 au matin, et nous arrivons à Clermont le 4. Nous avons 2 jours de moins de marche que pour venir.

Je suis toujours en bonne santé et j'espère que vous êtes de même.

Vous me parlez encore de la mer. Mais je crois bien que c'est à peu près sûr que je ne la verrai pas de cette année, car jusqu'ici même les anciens n'ont eu encore aucune permission.

Je ne trouve rien autre chose à vous dire pour le moment, notre existence est toujours la même.

Bonjour à Mr et Mme Frémé; et à Rigolette.

Au revoir chers parents.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

 

Lettre 14:

 

La Braconne le 13 Juillet 1897.

 

Chers parents

J'attendais votre réponse pour vous écrire, mais comme elle ne vient pas je vous écris.

Je suis toujours en bonne santé malgré la chaleur intolérable que nous supportons depuis près de huit jours. J'espère que vous aussi vous n'êtes pas malades.

Ce soir on ne comptera plus que 10 jours; il s'en va temps car on s'ennuie au suprême degré.

Je vous envoie aujourd'hui l'itinéraire de notre retour afin que vous puissiez le suivre.

Tant la vie est monotone et tant les jours se ressemblent je ne trouve rien à vous dire.

Mais quand vous répondez ne faites rien comme moi, écrivez en bien long pour me distraire un peu.

Bonjour à Mr et Mme Frémé

Au revoir chers parents

Votre fils dévoué. P. Pageix

 

Départ de La Braconne le 24 Juillet 4 h matin

24 Juillet : Montembœuf ...23 Km

25 : Rochechouart... 26

26 : Aixe ...30

27 : St-Léonard ...36

28 : Repos

29 : Bourganeuf ...29

30 : Aubusson ...42

31 : Crocq ...24

1er Août : Pontaumur... 26

2 : Repos

3 : Pontgibaud... 22

4 : Clermont... 23  (total 281 KM)

 

P. Pageix

 

Lettre 15:

 

Rochefort le 16Juillet 97

Chers parents

Je viens de voir la mer à La Rochelle et j'en suis très content. Je vous en écrirai plus long demain quand je serai arrivé au camp.

Comme vous me l'avez dit j'ai acheté quelques coquillages pas trop chers. Je les ai expédié par le chemin de fer à La Rochelle. Quand vous recevrez la lettre de gare vous irez les chercher aussitôt.

Ils sont dans une boîte en carton entourée de papier bleu et ficelée, la boîte a environ 40 c. De long et 20 de large.

Il y en a 6 dans un papier; je les réserve pour mes camarades.

Votre fils dévoué P. Pageix

 

Lettre 16:

 

La Braconne le 17 Juillet 897

Chers parents.

J'espère que vous avez reçu les deux mots de lettre que je vous ai envoyés hier soir de Rochefort.

J'espère aussi que si vous n'avez pas reçu la lettre de gare pour le colis vous ne tarderz pas à le recevoir car je l'ai envoyé de La Rochelle même d'où il est parti à huit heures du soir.

Je vais vous raconter à peu près mon voyage. D'abord laissez-moi vous dire comment j'ai eu une permission.

Déjà 7 anciens étaient allés voir la mer et mercredi ils parlaient de leur voyage. Je maronais de ne point pouvoir faire comme eux. Enfin je me dis, j'en serai quitte pour un refus si le chef ne veut pas. Je vais chercher un camarade qui est très bien avec Mr Dovin. Je lui demande s'il veut me suivre, il accepte, nous faisons présenter notre permission; 10 minutes après elle était signée. Vous pensez si j'étais content.

Nous sommes partis du camp Jeudi soir à 5h. Moins 1/4; à 6 h nous prenions le train de Ruelle qui nous conduisait pour 10 centimes chacun à Angoulême. À 7h.10 nous prenions le train pour La Rochelle, à 9 h. Nous étions à Saintes.

Le pays n'est pas riche il n'y a presque pas de vigne de replantées, et les blés n'y viennent pas plus haut que les avoines médiocres chez nous. Tous le reste est en champs de maïs et en prairies, où paissent beaucoup de chevaux, de poulains, de vaches et de moutons.

Une seule chose est en abondance dans la Charente c'est le foin. On en fait des tas gros comme de forts pignons de blé et on les laisse un ou deux ans dans les champs jusqu'à ce qu'on en a besoin. Au premier abord j'ai cru que c'était les blés qu'on avait moissonnés tant les tas étaient épais.

À Saintes, nous avons eu cinq heures d'arrêt nous en avons profité pour visiter un peu la ville, grâce au clair de lune. C'est une ville médiocre toute en plaine. La rivière et tous ses ponts l'arrangent beaucoup. Pour attendre 2 heures nous sommes allés nous coucher dans la salle d'attente des premières où nous avons dormi 2 heures. À 2 h. Nous filions sur La Rochelle à 5h 1/2 nous y étions.

Environ à 3 Km de La Rochelle tout d'un coup nous apercevons la mer à 20 mètres de nous. Vous pensez si ça nous a surpris. Arrivés à la ville nous nous dépêchons d'aller visiter le port où il y avait plusieurs grands vaisseaux marchands. Le plus joli était d'environ 120 mètres de longueur. La ville est assez belle elle est fortifiée et contient beaucoup de vieux monuments très jolis. Vers les huit heures nous sommes allés manger et nous avons bien mangé.

Nous sommes allés nous-mêmes au marché nous y avons acheté pour 0f.10 d'huîtres et 0f.10 de sardines fraîches. Nous avons compté les huîtres il y en avait 50 et des sardines il y en avait 12. Nous sommes allés dans une auberge qu'on nous a indiqué (où) on nous a fait cuire nos sardines; elles étaient excellentes. Quand à nos huîtres nous les avons toutes avalées. Un bout de fromage a fini notre repas. À 9 heures nous avons pris le tramway pour Lapalisse, c'est là qu'on voyait mieux la mer. Rien ne nous (la) masquait on la voyait à perte de vue elle était très calme car il faisait un temps magnifique.

Après nous être renseignés sur les bons endroits, nous avons pris un bain qui nous a fait beaucoup de bien.

L'idée que je me faisait de la mer était bien à peu près celle qu'elle est. En somme la mer est une chose digne d'être vue.

À 11 heures nous quittions La Palisse après avoir vu (se) retirer la mer, car c'était à peu près l'heure de la marée descendante.

À 3h 30 nous quittions La Rochelle et à 4h30 nous arrivions à Rochefort où nous avions déjà passé le matin mais où nous n'avions pas pu nous arrêter.

Là nous avions vu un port marchand comme à La Rochelle avec des vaisseaux de même taille. À notre grand regret nous n'avons pu visiter le fort militaire. Il fermait à 4 heures, et comme il est entouré de murs on n'y pouvait rien voir. Enfin à 7h.32 nous quittions Rochefort et nous nous dirigions sur Angoulême où nous arrivions à 1h.30 du matin grâce à la lenteur du train.

À 4h moins 1/4 nous arrivions au camp à pied depuis Angoulême et un peu fatigués, mais très content de notre voyage.

Dans 19 jours je vous l'expliquerai de vive voix.

En somme je suis très content de mon voyage qui m'a coûté tout compris 15 f.

Votre dernière lettre est arrivée hier pendant que jétais en permissionn me l'a donnée ce matin.

J'ai reçu les 2 mandats de 20f.

Dans votre prochaine lettre, envoyez moi 10 f. Je pense que j'en aurai assez pour finir mon voyage.

Envoyez le moi en bon de poste et non en mandat sans mettre de nom dessus de manière à ce que je puisse le toucher quand je voudrais car avec un mandat je ne pourrais peut-être que le toucher à Clermont.

Au revoir chers parents. Bonjour à Mr et Mme Frémé. Votre fils dévoué.

P. Pageix

      diane

 

 

Non, ce n'est pas Rigolette; c'est Diane, la chienne Griffon, dans le break familial dont on distingue le volant du frein (photo sur plaque de verre prise vers 1900 à la place d'Armes). On aperçoit les écuries en arrière-plan.  

 

Lettre 17:

 

La Braconne le 22 Juillet 97

Chers parents

J'ai reçu votre lettre hier avec les dix francs.

C'est avec précipitation que je vous écris aujourd'hui car nous sommes en train de faire nos paquets. C'est pourquoi je ne vous en dirai guère long.

Je me porte toujours très bien. Quant à Léon Cohendy il a écrit à ses parents avant hier.

Bonjour à Mr et Mme Frémey.

Au revoir chers parents. P. Pageix

 

Lettre 18:

 

Rochechouart le 25 Juillet 97

Chers parents,

Voila déjà deux étapes de faites. Hier nous quittions le camp non sans une grande satisfaction.

Tout le monde faisait semblant de pleurer on criait on riait on chantait. Tout ceci faisait un tel potin que le colonel a été obligé de nous imposer le silence.

Hier nous étions cantonnés. On nous avait mis pour coucher dans une fenière grande comme un de nos greniers; là dedans nous devions coucher 50 musiciens et 30 hommes des batteries. Quand j'ai vu ça, je me suis dépêché d'aller chercher un lit. Nous en avons trouvé un pour 12 sous chacun et nous avons bien dormi.

Ce matin quand nous sommes partis il y en avait au moins 15 qui avaient perdu quelque chose dans la paille, tant ils étaient pressés dans ce grenier.

À 4 heures nous partions de Montembœuf et avec une chaleur étouffante qui nous tient depuis 4 jours nous sommes arrivés à Rochechouart. Là nous sommes logés dans une ferme à côté d'un château.

Nous n'avons pas à nous flatter de notre logement, mais nous avons le principal un bon lit.

Nous mangerons ce soir dans un café nous sommes 15 une escouade entière. Nous avons acheté 2 lapins vivants qui pèsent environ 4 livres chacun pour 2 f. Les deux, ce n'est pas cher.

Autour de Montembœuf le pays n'a pas l'air pauvre, il y a de jolis champs de pomme de terre, de blé, etc., mais pas de vignes.

J'ai reçu aujourd'hui la lettre de mes frères, et je vais leur répondre.

Je regrette beaucoup que Georges soit coulé mais ça ne m'étonne pas. Je serais plutôt étonné du contraire.

Demain nous allons à Aixe. Je pense que cette étape et la suivante nous allons les faire en chemin de fer. Ça nou reposera beaucoup.

Rien autre à vous dire pour le moment.

Je me porte toujours bien quoique un peu fatigué.

Quand vous verrez Mme Frémé et Mr Frémé vous leur direz bonjour de ma part et vous leur direz qu'à Rochechouart le marché était plein de ceps et qu'ils se vendaient 8 sous la livre; ils étaient énormes.

Au revoir chers parents et à Bientôt. P. Pageix

 

14183

 

Parmi les nombreuses photos prises par mon grand oncle Joseph Pageix pendant la guerre de 1914/18, j'aime bien celle-ci, prise à Auzéville, Meuse: elle montre des soldats à la recherche d'un gîte pour la nuit; qu'importe si le bâtiment est en ruine comme ici: On n'est pas difficile et le moindre grenier à foin peut faire l'affaire...Le soldat de 1914 est aussi débrouillard que celui de 1900...  

 

Lettre 19:

 

St Léonard le 27 Juillet 1897

Chers parents.

Comme je vous l'avais dit nous venons de faire deux étapes en chemin de fer et nous voilà frais et dispos, comme si nous n'avions pas marché.

Hier nous étions à Aixe nous avons été logés dans un hôtel ainsi qu'aujourd'hui à St Léonard.

Je suis toujours en bonne santé et point fatigué. Jusqu'ici tout va bien si ce n'est le porte monnaie à qui on a fait beaucoup de mal.

Voila en effet deux jours que nous touchons de la viande qui n'est pas mangeable, nous sommes obligés de la jeter et de nous nourrir à nos frais. Le chemin de fer et l'obligence (sic) d'avoir donné deux fois de l'argent pour coucher, cela réuni a fait presque fait partir les 10 f. que vous m'aviez envoyés.

C'est pourquoi dans votre prochaine lettre envoyez moi encore un peu d'argent en bon de poste pour finir la route.

Tout le pays que nous avons vu en chemin de fer est encore assez riche mais toujours point de vignes.

Ce matin nous nous sommes arrêtés à Limoges mais nous n'avons pas eu le temps de rien voir.

Bonjours à Mr et Mme Frémey.

Au revoir chers parents. Plus que 8 jours et on y est.           P. Pageix

 

Voir suite 2...

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Published by jacquespageix - dans histoires et biographie
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